aux Colonies

PARIS

LIBRAIRIE BLOUD ET BARRAL

4, RUE MADAME, 4

LES FRANÇAIS

AUX COLONIES

CITEA.UX. IMP. GUILLERMAIN

18 1 7

5 25X

LES FRANÇAIS

AUX COLONIES

SÉNÉGAL ET SOUDAN FRANÇAIS, DAHOMEY, MADAGASCAR, TUNISIE.

PAR

Le Commandant J. SARZEAU

JAN 0 9 1986

PARIS

BLOUD & BARRAL libeaires-éditeuks

4, rue Madame, et rue de Rennes, 59

SENEGAL

ET

SOUDAN FRANÇAIS

SÉNÉGAL ET SOUDAN FRANÇAIS

AVANT-PROPOS.

I. Description géographique. II. Populations et mœurs. III. Divi- sions territoriales et administratives.

I

Le Sénégal et le Soudan Français forment un immense territoire qui s'étend le long de l'Océan Atlantique depuis le cap Blanc (21'' de latitude Nord) jusqu'au cap Roxo (12° de latitude Nord) sur une étendue de plus de 1000 kilo- mètres. A l'intérieur nos possessions n'ont pas de limite bien arrêtée : elles comprennent non seulement le bassin du Sé- négal et de ses, affluents, mais les territoires baignés par le Niger supérieur et moyen ; elles se relient en outre à notre grande colonie algérienne par le Sahara qui est placé, pour employer l'expression moderne, dans notre sphère d'in- fluence, et, forment ainsi un immense empire colonial, dont, il faut bien le dire, l'étendue est la principale qualité.

Le fleuve Sénégal a sa source dans le Fouta-Djallon, con- trée montagneuse située dans la partie méridionale de nos possessions, d'où descendent également le Niger vers le Nord, et, vers le Sud, les nombreux cours d'eau qui arrosent les con- trées baignées par l'Atlantique, du Sénégal au Sierra-Leone.

Le Sénégal qui coule d'abord du Sud au Nord, sous le nom

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de Bafing, reçoit à Bafoulabé un affluent important, le Bakhoy, et se dirigeant vers le Nord-Ouest, puis vers l'Ouest, après avoir reçu près de Bakel un nouvel affluent, la Falémé, il vient se jeter à la mer un peu en aval de Saint-Louis après un cours de 1800 kilomètres.

La ville de Saint-Louis, la capitale de la colonie, est bâtie dans une île qu'entourent les bras du fleuve. Un étroit che- nal la sépare de la langue de terre comprise entre le fleuve et la mer. Sur cette langue de terre s'élèvent les villages in- digènes de Guet N'dar et de N'dar-Tout. Saint-Louis est une ville régulière, à l'aspect imposant avec quelques édifices, cathédrale, hôpital, palais du gouvernement. La population s'élève à plus de 20.000 habitants, à plus de 70.000 avec la banlieue. Elle est le centre principal du commerce de toute la vallée du Sénégal. Malgré la gène qu'apporte à la navi- gation la barre qui obstrue l'embouchure du fleuve, un assez grand nombre de navires viennent y charger les produits du

pays-

Cependant le véritable centre maritime de notre colonie n'est plus Saint-Louis. C'est Dakar qu'un chemin de fer relie à la capitale; cette ville, qui ne,compte encore que 5.000 ha- bitants, s'élève à l'extrémité de la presqu'île du cap Vert, au fond d'une baie spacieuse. Sa position qui commande les routes des ports d'Europe vers l'Afrique et l'Amérique du Sud lui donne une grande importance stratégique. Avec des dépôts de charbon, un arsenal et un bassin de radoub, Da- kar pourrait devenir un port de premier ordre comme Aden ou Singapour. Actuellement, la ville est encore peu dévelop- pée. Le commerce se porte de préférence à Bufisque (7.000 hab.) située au fond de la même baie, mais plus rapprochée que Dakar des centres de production.

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La ville de Gorée qui s'élève dans une petite île en face de Dakar et qui fut un de nos premiers comptoirs sur la côte d'Afrique est aujourd'hui bien déchue de son ancienne importance. Il n'y reste qu'un hôpital l'on envoie la plu- part des convalescents de Dakar.

A l'intérieur, la population et la vie commerciale sont pres- que exclusivement concentrées sur les bords du Sénégal. En remontant le fleuve à partir de Saint-Louis, nous y trou- vons d'abord le joli poste de Richard-Toll qui fut sous la Res- tauration le centre d'exploitations agricoles maintenant abandonnées, et l'on admire encore un magnifique jar- din. Un peu plus loin, c'est la ville importante de Dagana, (6.000 habitants,) ; puis Podor; plus haut encore nous ren- controns Matam, puis Bakel, le centre commercial le plus considérable du haut-Fleuve, à 760 kilomètres environ de Saint-Louis.

Le pays très plat jusqu'alors devient plus accidenté; des collines de 100 à 150 mètres d'élévation bordent le cours du fleuve, que des rapides dangereux rendent généralement im- praticables à la navigation. La ville de Kayes, maintenant le chef-lieu du Soudan Français, n'est qu'un poste militaire, situé à peu près à la limite de navigabilité du Sénégal. A quelques kilomètres plus loin est la ville de Médine, située en aval de la chute du Félou qui constitue le premier barrage important du fleuve. Ce fut pendant longtemps la limite ex- trême de nos postes et de notre zone d'action dans le Sé- négal.

Maintenant toute la région qui sépare le Sénégal du Niger est parsemée de postes dont nous ne citerons que les plus im- portants : Bafoulabé, Badombé, Kita, Koundou, et enfin Bam- makou sur le Niger.

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En descendant le grand fleuve qui donne la vie au Sou- dan, nous trouvons un certain nombre de villes très peuplées, et dont il sera souvent question au cours de cet ouvrage, anciennes capitales de chefs noirs ou de sultans toucouleurs, Koulikoro, Yamina, Ségou-Sikoro, Sansanding et enfin Tom- bouctou, la ville sainte et le centre commercial du Soudan, bien déchue aujourd'hui de son ancienne splendeur, mais qui à l'abri de notre protectorat peut se relever et retrouver son importance d'autrefois.

II

Les populations, très variées d'apparence, qui habitent nos territoires du Sénégal et du Soudan se rattachent ethnogra- phiquement à deux races distinctes^ la race foulah ou peulh et la race mandingue. On peut y ajouter les races blanches ( berbères et Arabes ) qui peuplent principalement les environs de Saint-Louis et s'étendent tout le long de la côte du Sahara jusqu'au Maroc.

Les Peulhs, que l'on appelle aussi Pouls, Foullahs, sont ori- ginaires de l'Est ou du Nord de l'Afrique ; peut-être descen- dent-ils des premiers habitants de l'Egypte ; leur type rap- pelle assez celui des anciens fellahs égyptiens. Leur teint est d'un brun rougeâtre, leurs traits sont presque européens, leurs cheveux à peine laineux. Ils sont musulmans, très fa- natiques, et ont joué parmi les autres peuplades de l'Afrique le rôle de convertisseurs à main armée. Ils sont essentielle- m.ent pasteurs et nomades.

C'est à la race Peulh qu'appartiennent les Ouolofs qui peu- plent toute la côte et les environs de Saint-Louis. Ce sont des hommes très intelligents et qui forment d'excellents ouvriers;

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ils ont été nos auxiliaires les plus précieux dans la conquête du Soudan, et se sont si bien assimilés à nous que bon nom- bre d'entre eux, répudiant toute idée de race, se disent avec complaisance « enfants de Saint-Louis. »

En se mélangeant aux noirs, les Peulhs ont donné naissance à une nouvelle race, les Toucouleurs, dont il sera souvent ques- tion dans les récits qu'on va lire. Les Toucouleurs ont le type noir beaucoup plus développé que les Peulhs de race pure ; ils sont comme eux musulmans fanatiques, mais arrogants, voleurs, fourbes ; ils ont été de tout temps les ennemis achar- nés de l'influence et delà conquête française. Ils n'ont qu'une qualité : ils sont laborieux et travaillent la terre.

La race mandingue comprend les Bamharas qui ont été jusqu'à ce jour nos alliés contre les Toucouleurs, les Malinkés et les Soninkés. Ce sont de véritables nègres au nez épaté, aux lèvres épaisses, aux cheveux crépus ; cependant ces traits ne sont pas aussi accentués que dans les races équatoriales, chez les nègres du Congo, par exemple.

Les Bambaras et les Malinkés sont généralement guer- riers ; c'est parmi les premiers que se recrutent surtout nos tirailleurs sénégalais ; on verra plus loin de quel héroïsme ils sont capables quand ils sont bien encadrés et formés à notre discipline et à notre esprit militaire. Ils cultivent assez bien la terre. Les Soninkés sont surtout commerçants et con- ducteurs de caravanes. Tous les peuples de race mandingue sont restés païens et fétichistes.

« Chez tous les peuples du Soudan, la société se divise en hommes libres et en esclaves. Ils sont, les uns et les autres, guerriers, agriculteurs, pasteurs, ouvriers, griots, chasseurs ou pêcheurs. Aucun métier, pas même celui des armes, ne semble l'apanage des hommes libres, de préférence aux es-

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claves. Souvent le même individu est successivement guer- rier, agriculteur, ouvrier.

« Il n'y a guère d'exception que pour les forgerons et les griots qui, libres ou captifs, forment des corporations fer- mées (1). »

Les griots sont des chanteurs, qui passent pour avoir des relations avec les esprits ; on les vénère et on les redoute comme des sorciers.

« Le noir est industrieux, et fait à peu près lui-même tout ce dont il a besoin. Quand il ne voit rien à faire autour de lui, il passe de longues journées assis près de sa case, son fusil à côté de lui, ne faisant rien ou pinçant l'unique corde d'une sorte de petite guitare dont il tire toujours à peu près le même son. »

« Il aime à discuter, à palabrer, et on comprend que des gens ainsi occupés n'aiment pas à prendre une décision rapide. »

Les esclaves ne sont pas en général très malheureux. Gomme ils constituent la principale fortune de leur maître, celui-ci a tout intérêt à les ménager. Aussi beaucoup d'entre eux sont-ils satisfaits de leur sort, et refusent-ils la liberté quand nous la leur offrons. Cependant la traite des noirs donne lieu comme partout à des abus odieux, et il est indis- pensable, pour l'honneur de notre civilisation chrétienne, que la France y mette bon ordre.

c( Le noir, a dit le général Archinard, abuse de sa force con- tre tout ce qui est plus faible que lui : c'est le trait saillant de son caractère. Quand on entre dans un village, ce qui frappe tout d'abord, c'est de voir les femmes et les enfants

(1) Général Archinard. France coZomaZe par Rambaud.

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appliqués à de durs travaux, tandis que le mari accroupi dans quelque coin à Tombre, se contente pour toute occu- pation de se bourrer les narines de tabac. Qu'il faille porter quelque lourd fardeau au village voisin, la femme, à défaut de captifs, le charge sur sa tête, et pliant sous le faix, se met en route sans se plaindre, suivie de son seigneur et maître qui emboîte le pas derrière elle et porte fièrement son fusil surTépaule».

En somme, chez les Soudaniens^ « la femme est souvent réduite à l'état d'une bête de somme ; pour son mari elle est une richesse, comme l'esclave ».

Le noir, par contre, possède une qualité qui a vivement frappé tous les observateurs. Il a pour sa mère une vive affection et même une véritable vénération qui la suit jus- que dans sa vieillesse la plus avancée, et qui se traduit sou- vent par des actes de dévouement réellement touchants.

III.

Au point de vue administratif, l'ensemble de nos possessions sénégalaises et soudaniennes se divise en deux gouverne- ments à peu près distincts : le Sénégal proprement dit et le Soudan Français.

Le Sénégal comprend un certain nombre de subdivisions : le Cayor, qui s'étend le long de la côte au sud de Saint- Louis, est principalement habité par les Ouolofs; le Oualo comprend la partie basse du fleuve; en remontant dans l'inté- rieur, on trouve le Foula qui s'étend sur la rive gauche du Sénégal dans tout son cours moyen; habité presque exclusive- ment par les Toucouleurs, ce fut longtemps une des régions les plus remuantes de nos possessions.

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Au delà du Fouta, se trouve le Bondou; sur la rive gauche, le Kaarta ; sur la rive droite, le Bélédougou qui comprend toute la région entre le haut Sénégal et le Niger; le Fouta- Djalon dans le Sud, le Sègou et le Macina dans le haut et le moyen Niger. Ces dernières provinces dépendent du gou- vernement du Soudan Français, dont le chef-lieu a été éta- bli provisoirement à Rayes.

Le gouverneur du Soudan dépend en partie du gouverneur du Sénégal, quoiqu'il ait le droit de correspondre directe- ment avec le ministre des Colonies. Son autorité s'étend prin- cipalement sur le bassin du Niger et sur la partie du bassin du Sénégal qui en est le plus rapproché.

Une troisième division comprend le territoire des Rivières du Sud, situées au Sud de la Gambie jusqu'au Liberia. Nous n'avons pas à nous en occuper ici, la conquête de ce pays n'ayant donné lieu à aucun incident digne d'être raconté.

La superficie de cet ensemble de territoires est approxima- tivement de 1.500.000 kilomètres carrés, près de trois fois la superficie de la France. La population est évaluée à 5.000.000 d'habitants, dont un millier seulement d'Européens résidant surtout à Saint-Louis et dans les villes de la côte.

Pour tenir sous sa dépendance une si grande étendue de pays, la France n'y entretient guère plus de trois ou quatre mille hommes de troupes dont quelques centaines seulement sont Français, tout le reste étant fourni par des contingents indigènes.

Le colonel, commandant supérieur des troupes, a sous ses ordres des troupes d'infanterie et d'artillerie de marine en- voyées de France pour faire un séjour de deux années dans la colonie; un escadron d^e spahis sénégalais comprenant par

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parties égales des spahis européens détachés da V régiment d'Algérie et des spahis indigènes ; deux compagnies de disci- plinaires de la marine ; enfin des troupes de tirailleurs séné- galais recrutés parmi tous les noirs du Sénégal et des pays voisins qui demandent à contracter un engagement ; ces tirailleurs sont commandés par des officiers, sous-officiers et caporaux de l'infanterie de marine et indigènes dans les proportions fixées par les règlements.

Les troupes d'artillerie se composent de plusieurs batte- ries de détachements d'ouvriers d'artillerie, et d'une compa- gnie de conducteurs sénégalais, formée de militaires euro- péens et de militaires indigènes comme l'escadron des spa- his (1).

La marine, placée sous les ordres d'un capitaine de frégate qui réside à Dakar, comprend quelques avisos de rivière, et deux petites canonnières démontables qu'on a transportées et lancées sur le Niger. Les équipages sont formés en grande partie de matelots indigènes nommés laptots.

(i) Général Archinard. Frange coloniale par Rambaud.

CHAPITRE PREMIER.

I. Origine de notre colonie du Sénégal. Faidherbe. II. Siège de Médina. Un héros chrétien. Paul HoU et Al-Hadji-Omar. III. Terribles assauts. Dernières extrémités. Prêts à sauter plutôt que de se rendre. IV. Arrivée de Faidherbe. Délivrance des assiégés. V. Nouvelle défaite du prophète. Prise de Guémou. Mort d' Al-Hadji-Omar.

I.

Le Sénégal est la plus ancienne colonie delà France. Dès le quatorzième siècle, des navigateurs dieppois avaient des comp- toirs sur cette partie de la côte d'Afrique. Après différentes vicissitudes sur lesquelles il est inutile de nous arrêter ici, les établissements du Sénégal furent réunis en iH9 en une seule colonie, administrée par des gouverneurs nommés par le roi. Tombé au pouvoir des Anglais pendant les guer- res du premier empire, le Sénégal fit retour à la France en 1815.

A cette époque^ notre colonie ne comprenait réellement que la ville de Saint-Louis et l'îlot de Corée. Dès 1820 on cons- truisit les forts de Richard-Toll et de Dagana, et un peu plus tard le fort de Bakel sur le Sénégal. Mais notre situation resta longtemps des plus précaires. Les Maures de la rive droite venaient jusqu'aux portes de Saint-Louis piller les villages et les caravanes, et ils tenaient sous la terreur les petits états noirs de la rive gauche du Sénégal.

Le commandant du génie Faidherbe fut le véritable créa-

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teur de notre colonie. Un séjour prolongé en Algérie, à la Guadeloupe, au Sénégal même, comme simple capitaine, il avait contribué à l'érection de plusieurs postes, l'avait mis à même de se familiariser avec les questions coloniales.

Nommé gouverneur du Sénégal, le 16 décembre 1854, il commença par faire une guerre impitoyable aux Maures Trarzas, les chassa de la rive gauche du fleuve et des envi- rons de Saint-Louis, et, après quatre ans de luttes et d'efforts incessants, il réussit à leur imposer un traité par lequel ils reconnaissaient la souveraineté de la France sur le bas Sénégal.

Au moment le gouverneur croyait avoir terminé son oeuvre de pacification, un nouveau et plus pressant danger vint tout compromettre.

Un conquérant, Al-Hadji-Omar, avait levé l'étendard du prophète dans l'intérieur du Soudan, et après avoir fondé un vaste empire sur les débris des principautés nègres établies entre le Sénégal et le Niger, il avait formé le projet de jeter à la mer les infidèles, les chrétiens, en soulevant contre nous les indigènes de Fouta et du bas-fleuve nouvellement sou- mis à notre domination.

Al-Hadji-Omar était près de Podor; il était fils d'un marabout toucouleur et il se fit remarquer de bonne heure par son intelligence et sa ferveur religieuse. Il accomplit au milieu de difficultés considérables le pèlerinage de La Mecque qui lui valut le titre, si recherché dans le monde musulman, de Al-Hadji. A son retour de La Mecque, il s'établit dans le Fouta-Djallon, pays remuant et habité par ses compatriotes toucouleurs ; il sut grouper autour de lui un certain nom- bre de partisans qu'il enthousiasmait par sa parole ardente €t ses projets de guerre sainte contre les infidèles.

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Ce fut en 1850 qu'il commença ses conquêtes. Il soumit facilement les peuplades indigènes, de race mandingue, qui peuplaient le bassin du Haut-Sénégal jusqu'aux bords du Niger; enfin, en 1857, il envahit le territoire soumis à la France et vint mettre le siège devant Médine.

II.

La ville de Médine, située à la limite de la navigation du Sénégal, à deux kilomètres en aval des chutes du Félou, était alors notre poste le plus avancé dans l'intérieur. Le gouver- neur Faidherbe, qui en avait compris l'importance stratégi- que, y avait récemment fait construire un fort qui comman- dait le fleuve.

Le mur d'enceinte en forme de rectangle avait son côté Nord sur la berge. Il dominait dans l'Ouest le village de Médine situé en contre-bas le long du fleuve ; le village était entouré d'un mur en terre ou tata qui, partant de la berge même, le défendait contre les attaques de la rive gauche.

La garnison comprenait sept Européens, vingt-deux soldats noirs et une trentaine de laptots ou marins de Saint- Louis, soit en tout une soixantaine d'hommes. C'était peu sans doute. Mais comme on le verra bientôt, sous la direc- tion d'un chef énergique, le courage et le dévouement peuvent suppléer au nombre et enfanter des prodiges.

Le commandant du poste était un mulâtre de Saint-Louis déjà connu au Sénégal par son énergie et son intelligence, nommé Paul Holle. Chrétien convaincu, il joignait à un patriotisme ardent une foi religieuse intense qui allait s'exalter encore dans sa lutte avec les Musulmans. On s'attendait peu sans doute à retrouver dans nos guerres

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coloniales, en plein dix-neuvième siècle, le cachet des croi- sades et des guerres religieuses du moyen âge. Il en est pourtant ainsi, et à ce titre, le siège de Médine mérite une mention spéciale qui le met à part des faits de guerres ana- logues de notre époque.

Nous emprunterons au capitaine Pietri (1) le récit émouvant et si peu connu de cette lutte héroïque une poignée d'hommes réussit à tenir en échec les hordes fanati- sées du prophète musulman.

« Paul HoUe s'attendait depuis longtemps à une attaque ; les préparatifs de défense les plus sérieux avaient été faits ; le fort avait été relié au village par un mur en terre assez soli- de, renforcé d'une palissade, derrière laquelle on avait cons- truit des hangars pour abriter la foule désarmée venue du dehors.

« Cette foule comprenait près de six mille personnes, vieil- lards, femmes, enfants qui avaient fui de tous les points du Haut-Sénégal à la menace de l'invasion. En outre deux mille hommes, qui nous avaient été fournis par un chef noir de nos alliés, Sambala, étaient spécialement chargés de la dé- fense du village.

« Pendant qu'à Médine on prenait les dernières dispositions, le prophète concentrait ses troupes à Sabouciré, faisait cons- truire des échelles de bambou, accumulait les munitions et continuait ses prédications enthousiastes. Au moment de s'engager dans une lutte ouverte contre nous, il éprouvait ce- pendant une certaine défiance de lui-même, et craignant de voir son prestige compromis par un échec, il ne poussait pas directement ses troupes au combat. Mais il excitait sous main

(t) Les Français au Niger.

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ses lieutenants, et c'étaient eux qui préparaient l'attaque. Il ne voulut même pas y assister, promettant seulement en ter- mes obscurs que, s'il plaisait à Dieu, les canons ne parti- raient pas contre eux ; et les laissant tout d'abord aller de l'avant, il resta à Sabouciré. »

Lestroupes qui marchaient contre Médine comprenaient la plus grande et la meilleure partie de l'armée d'Al-Hadji. Elles étaient au nombre d'environ quinze mille combattants. Mais ceux-ci étaient suivis d'une si grande quantité de fem- mes et d'esclaves non armés, qu'à voir cette foule, le long des étroits sentiers du pays, elle semblait innombrable.

Les assaillants étaient partagés en trois colonnes de force inégale. La plus nombreuse, se trouvaient aussi les plus braves et les plus décidés, devait attaquer le fort ; la seconde devait donner l'assaut du village, et la troisième^ composée ^n grande partie des Kbassonkés de Kartoum, devait faire une diversion sur la face Ouest du poste.

« L'assaut était décidé pour le 20 avril 1857. La veille, une femme échappée de Sabouciré, vint en avertir le com- mandant ; la nuit, la marche de l'ennemi fut signalée ; au point du jour, il parut.

c( Le village fut attaqué le premier ; mais, au moment Paul Holle dirigeait de ce côté son artillerie, il vit arriver sur le fort la colonne principale, celle du centre. Elle s'avan- çait en une masse profonde et silencieuse, tète baissée, com- me des hommes bien décidés à ne pas reculer. En téte, un guerrier marchait avec l'étendard du prophète ; derrière -étaient portées des échelles pour l'escalade.

« Paul Holle avait donné ordre de ne tirer que sur un si- gnal de lui. Il laissa l'ennemi s'avancer à bonne portée ; puis, à son commandement^ les canons et les fusils du fort parti-

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rent à la fois. L'effet sur cette masse compacte fat si san- glant que les assaillants hésitèrent un instant. Malgré la pré- diction du prophète, les canons partaient ; mais l'hésitation ne fut pas longue; et, entraînés par la voix des chefs, les sol- dats poussant des cris, s'excitant eux-mêmes au bruit du combat, reprennent plus rapidement leur marche en avant, malgré le feu meurtrier qui partait des créneaux.

« Cette fois, l'élan est si vif qu'ils arrivent en quelques minutes au pied du mur, se répandent le long de l'enceinte, placent leurs échelles et montent à l'assaut ; un moment même, leur étendard paraît sur le rempart. Les assiégés redoublent d'efforts, et une lutte corps à corps s'établit sur la crête du mur. Paul Holle se multiplie ; une grêle de balles tombe du haut de la terrasse du poste sur les assaillants les plus proches ; aux créneaux, derrière chaque soldat qui fait feu, deux hommes chargent les fusils dont il fait usage.

« Pendant ce temps, une troisième attaque se dessine à l'Ouest : ce sont les Khassonkés de Kartoum qui viennent en aide à la colonne principale.

(( Enfin, le porte-drapeau est tué, les échelles renver- sées ; l'ennemi recule lentement en subissant encore de grandes pertes et va se placer derrière les abris naturels qu'il peut trouver à petite distance. Sambala avait résis- té de son mieux et avait rejeté l'ennemi loin du tata. Le feu ne cessa pas pour cela ; pendant cinq heures, le combat continua de loin ; puis peu à peu les Toucouleurs se reti- rèrent.

« Les morts qu'ils laissaient sur le terrain, en dehors de l'enceinte, témoignaient de leur opiniâtreté et de l'ardeur de

2

18 SÉNÉGAL ET SOUDAN FRANÇAIS.

leur lutte ; mais ils n'étaient pas habitués aux revers, et celui-ci ébranla leur confiance dans le prophète.

« Ils semblèrent abandonner la partie et revinrent tout découragés à Sabouciré. Ils y trouvèrent Al-Hadji-Omar ferme et confiant dans le succès. La lutte engagée mainte- nant, bien que sans son aveu, il pouvait agir franchement et diriger lui-même ses soldats. Il les gourmanda, attri- bua l'insuccès à leur manque de foi et à leur impatience, et enfin réussit à relever peu à peu leur courage et à leur rendre leur confiance en eux-mè mes.

c Vous avez voulu vous battre malgré moi, leur disait-il ; « vous voilà vaincus : Dieu vous punit et vous êtes déses- « pérés comme des femmes à cause d'un revers. Je dis : « Croyez-vous donc que vous n'avez pas beaucoup péché et « que Dieu ne sait pas se venger ! »

« Et plus tard :

« Vous avez engagé le nom de notre Dieu et vous le lais- « sez tourner en dérision par les Keffirs ; eh bien ! je vous « dis : Maintenant il faut venger Dieu, il faut venger le « sang d'Oumar Sané, Ahmadi Hamat, d'Abdoulage et de « tous ceux qui sont morts pour la foi. »

III.

« Médine un instant délivré vit reparaître l'ennemi. En peu de temps, un blocus rigoureux se forma autour de ses murs; il fut surveillé par une foule de petits postes cachés à bonne portée; et désormais, aucune tête ne pouvait se montrer sans qu'elle ne fût accueillie à coups de fusil.

«Heureusement, on avait encore des vivres; avant de le réduire par la famine, les assiégeants essayèrent de prendre

SÉNÉGAL ET SOUDAN FRANÇAIS. 19

le village par la soif; Médine n'a pas de puits dans l'inté- rieur de l'enceinte et il tire toute son eau du fleuve. Il y avait en face du poste, au milieu du Sénégal, un îlot de sable assez élevé d'où l'on commandait la rive gauche est Médine. En même temps, le talus du côté opposé était assez raide pour servir d'abri contre les projectiles du village.

« Un poste de laptots occupait ce point important : mais une nuit, ils furent surpris, chassés après un combat assez vif, et plus de cent ïoucouleurs occupèrent l'îlot. Le lende- main, les habitants qui, suivant leur habitude, allèrent au fleuve, furent reçus par une grêle de balles. Le danger était sérieux; à tout prix, il fallait reprendre la position.

« Tout d'abord on pourvut aux premiers besoins de la manière suivante : plusieurs hommes se plaçaient à la file sous une pirogue renversée qu'ils soutenaient sur leurs épau- les et dont ils se servaient comme bouclier contre les balles ennemies. Ils s'approchaient ainsi du fleuve péniblement, tout courbés, et en rapportaient chacun une calebasse remplie d'eau. C'était une manœuvre fatigante et très dangereuse, que les plus braves seuls osaient exécuter; mais dès le len- demain l'embarcation du poste était armée; elle était cou- verte et blindée de peaux de bœufs que les balles ennemies étaient impuissantes à traverser.

« Sous un feu violent, Paul Holle la mit à flot; le sergent Desplat et une quinzaine de laptots la montèrent et lui firent prendre le large. Nos hommes, arrivés en vue de l'autre versant de l'îlot, firent feu sur l'ennemi qui se trouva ainsi entre les feux croisés du poste et de l'embarcation. Incapables de résister, les Toucouleurs finirent par se jeter à l'eau, non sans laisser sur la rive un grand nombre de morts. L'îlot de sable fut repris ; et, détail hideux, pendant

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plusieurs jours, il fut entouré de nombreux caïmans que l'odeur du sang répandu y attirait.

c( Le blocus, tous les jours plus resserré, n'en continuait pas moins. Les souffrances des assiégés augmentaient. Le grand nombre des réfugiés, bouches inutiles, avait rapidement consommé les approvisionnements qui, le premier jour, sem- blaient considérables. Vers la fm de juin, il y avait encore un peu de mil, quelques arachides et même un peu de biscuit. Mais ce qui manquait absolument, et ce dont on sentait vive- ment la privation sous C3 soleil brûlant, c'était le feu. Il en fallait pour la cuisson des aliments et depuis longtemps on n'avait plus rien de combustible dans le village. On était réduit à manger un mélange grossièrement pilé de mil et d'arachides.

« Paul Holle donnait à tous l'exemple de l'abnégation. Sa foi religieuse, exaltée par la lutte qu'il soutenait contre le prophète, lui donnait une opiniâtreté d'apôtre; car, dans ces combats journaliers avec une race pillarde et dévastatrice, il aimait à retrouver l'antique combat de la croix de Jésus con- tre le croissant de Mahomet. Au-dessous du drapeau français, il mettait des inscriptions de ce genre : Pour Dieu et la France ! Jésus, Marie !

« L'activité, l'ardeur de cet homme héroïque augmen- taient à mesure que la détresse du poste devenait plus grande. îl avait su communiquera ceux qui l'entouraient la foi et la passion du devoir dont il était animé. Les sept Français, soldats bien humblement gradés de notre armée, avaient généreusement compris leur devoir. Ils représen- taient la patrie dans ce coin du Sénégal ; l'honneur du dra- peau leur était confié, et leur âme s'était élevée à la hauteur de cette noble tâche. Ils formaient autour du commandant un

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état-major dévoué, prêt à tous les sacrifices, à qui pouvaient être confiés les douloureux secrets de la défense que l'on ca- chait aux indigènes.

« Les munitions commençaient à manquer, mais Paul Holle prétendait en avoir ses magasins remplis. Lorsque le roi Sambala lui en demandait pour répondre au feu des Tou- couleurs et repousser leurs avaat-postes, il répondait :

« Quand le jour du combat viendra, je t'en donnerai tant « que tu voudras; maintenant ménage celles que tu as. »

Pendant ce temps, il vidait en secret ses obus pour faire des cartouches, et il écrivait à Saint-Louis et à Bakel. « Il ne (c reste au poste qu'une dizaine de paquets de cartouches. « Nous avons beaucoup de fusils qui ne peuvent servir faute « de pierres . »

Les eaux malheureusement étaient encore trop basses. Les officiers des postes voisins voyant le danger imminent de Médine faisaient des efforts désespérés pour rallier les indigènes dévoués et les conduire au secours des assiégés. Mais telle était la terreur qu'inspirait Al-Hadji-Omar que dès qu'on approchait de l'ennemi, des désertions en masse se produisaient et les officiers restaient seuls.

L'aviso Guet N'Dar avait essayé de profiter d'une crue du fleuve pour remonter vers Médine, mais il s'était échoué contre des rochers, avait été attaqué par les Toucouleurs, et, bien que cette attaque eût été brillamment repoussée, l'aviso n'avait pu être dégagé, et le commandant m.alade avait être évacué sur Bakel oii il mourut.

Ces tristes nouvelles amplifiées par les récits des Toucou- leurs parvenaient jusqu'aux assiégés et jetaient la terreur et le désespoir parmi nos auxiliaires indigènes. Paul Holle essayait de les réconforter, se montrait toujour impassible

22 SÉNÉGAL ET SOUDAN FRANÇAIS.

et démentait ces récits qu'il ne savait que trop véridiques.

Sa résistance à Tennemi n'en devenait que plus vive et même agressive, tant il voulait montrer que les événements extérieurs ne pouvaient abattre son courage.

(( Les Toucouleurs étonnés et inquiets de cette invincible opiniâtreté commençaient eux-mêmes à désespérer d'en ve- nir jamais à bout. Mais le prophète était plus tenace; il leur montrait que ces apparences de vigueur et de force dont les Français étaient plus prodigues que jamais, étaient desti- nées à cacher à tous les yeux l'affaiblissement de la garni- son et le découragement qui gagnait les Khassonkés. Cro- yant peut-être lui-même les assiégés plus affaiblis qu'ils ne Tétaient en réalité, il disposa tout pour une attaque de nuit. Les hommes les plus braves étaient désignés, et l'on se disposait à partir, lorsqu'une émeute se produisit contre les exigen- ces d'Al-Hadji : celui-ci voulait leur faire porteries pioches et les outils nécessaires pour démolir le tata du village que l'on devait attaquer le premier. Furieux de cette rébellion, que peut-être il avait prévue, le prophète se précipita en avant, se chargea les épaules des outils dont ne voulaient pas ses soldats, et partit le premier en poussant son cri de guerre : La illa/i illallah. Mahamadou raçoul Allah !

« Ses guerrisrs le suivirent, honteux de leur mouvement de révolte, l'empêchèrent d'aller plus loin et se portèrent avec plus d'ardeur vers le point désigné pour l'attaque.

« Mais les assiégés veillaient ; les Toucouleurs ne purent les surprendre. Malgré le feu qui s'ouvrit contre euX; les assiégés parvinrent jusqu'au tata, et, tout en combattant, commençaient à le battre à coups de pioches. En peu de temps, une petite brèche était faite, et déjà les assaillants y péné- traient, lorsque, heureusement, un secours arriva du fort.

SÉNÉGAL ET SOUDAN FRANÇAIS. 23

Les Toucouleurs furent encore une fois refoulés après un combat très vif, et aussitôt la garnison, avec des palissades et des toitures de cases, se mit en devoir de réparer la brèche .

« Mais c'était le dernier effort des assiégés. Ils venaient de brûler leurs dernières cartouches et n'auraient pu résister à un autre assaut. Il fallait le prévoir, pourtant ; Paul Holle n'avait plus d'autre ressource que de s'ensevelir sous les ruines du fort. Les rôles pour cette lutte suprême furent dis- tribués et acceptés avec tout le calme qui convenait à des soldats. Le commandant devait sauter avec le bâtiment d'ha- bitation, et le sergent Desplat avec la poudrière, dès que l'ennemi pénétrerait dans le fort ».

IV.

Pendant que Médine arrivait ainsi aux limites extrêmes de la résistance, le secours si nécessaire approchait. Deux avi- sos étaient arrivés à Saint-Louis et se tenaient prêts à partir dès que la crue des eaux le permettrait . Cette année ce fut sans doute un miracle accordé à l'ardeur religieuse de Paul Hollo et à sa foi dans le Christ elle commença plus tôt que d'habitude. Le 2 juillet le colonel Faidherbe put s'embarquer.

La navigation est toujours difficiie sur le fleuve ; le pro- phète avait encore ajouté à ces difficultés en faisant cons- truire des barrages heureusement peu solides et que les premières crues emportèrent en partie. Enfin le 28 juillet la flottille arrivait en vue des Kippes à cinq kilomètres en aval de Médine.

24

SÉNÉGAL ET SOUDAN FRANÇAIS.

« Les Kippes sont deux grands rochers à pic opposés sur chaque rive et entre lesquels le fleuve resserré forme un courant très rapide, des plus dangereux à franchir en temps ordinaire.

« Ayant reconnu que le passage si difficile des Kippes était défendu par de nombreux contingents couvrant les rochers qui dominaient le fleuve des deux côtés, le gouverneur se décida à forcer le passage en même temps par terre et par eau. Attendre de nouveaux renforts c'était s'exposer à laisser prendre Médine qui devait être à la dernière extrémité. Des personnes doutaient même qu'il fût encore en notre pouvoir.

« A six heures, le Basilic s'embossa à portée d'obusier des Kippes, et les canonna alternativement. En même temps le gouverneur débarqua pour prendre le commandement des troupes à terre: 500 hommes, dont 100 blancs et un obu- sier. Il porta la colonne au pied de la position à enlever, fît lancer deux obus et sonner la charge ; soldats, laptots, volontaires et ouvriers, officiers en tête, escaladèrent le ro- cher avec beaucoup d'entrain. L'ennemi l'abandonna sans résistance et l'on ne reçut des coups de fusil que des enne- mis embusqués sur la rive gauche. On prit position de ma- nière à répondre à leur feu et à protéger le passage du Basi- lic ; l'ordre fut alors donné à celui-ci de franchir.

« La colonne descendit ensuite sur le bord du fleuve vis à- vis de l'aviso, et de là, on aperçut, à travers une plaine de 3 à 4 000 mètres, le fort de Médine. Le pavillon français flottait sur un des blockhaus. Mais aucun bruit, aucun mouvement ne prouvait que le fort fût occupé. Dans la plaine on voyait des Toucouleurs embusqués ou errants ça et là.

« Toute la colonne passe alors sur la rive gauche, refoule les Toucouleurs de toute part, et se rapproche de Médine. Mais

SÉNÉGAL ET SOUDAN FRANÇAIS. 25

le fort ne donnait pas encore signe de vie, et cela paraissait inexplicable quand on songeait que Médine contenait plus d'un millier de défenseurs armés de fusils. Enfin, le gouver- neur, ne pouvant contenir son impatience, se lance au pas de course sur les positions ennemies.

« Les Toucouleurs montrèrent jusqu'au dernier moment une audace incroyable : poursuivis, cernés, ils ne faisaient pas un pas plus vite que l'autre et se faisaient tuer plutôt que de fuir, tant était grande leur exaspération de voir leur échapper une proie qu'ils tenaient déjà si bien » (1).

Les défenseurs avaient enfin donné signe de vie : Paul Holle en tète, ils étaient sortis en poussant des cris d'allé- gresse, et s'étaient jetés dans les bras de leurs libérateurs. Toutes les souffrances étaient finies, et tant d'efforts n'avaient pas été stériles !

« Mais quel spectacle navrant pour les nouveaux venus ! « Les environs du poste offraient l'aspect d'un charnier ; aucun ossement n'avait été enlevé depuis le commencement du siège; la putréfaction s'y faisait sentir encore. Toute une foule affamée, en guenilles, des enfants, des vieillards sur- tout, entassés, grouillant au milieu des immondices et n'ayant pas même la force de remercier ceux qui venaient les déli- vrer. Certes le secours était arrivé bien juste à temps !

« Pendant que le combat se poursuivait au dehors, et que les Toucouleurs vaincus reprenaient en désordre le chemin de Sabouciré, Sambala qui voulait prendre sur Al-Hadji- Omar sa revanche de tant d'insultes, vint demander au commandant du poste cette poudre tant promise, puisqu'en- fin, le jour du combat était venu.

(1) Annuaire du Sénégal.

26 SÉNÉGAL ET SOUDAN FRANÇAIS.

(( Je n'en ai pas, répondit Paul Holle.

Et ces magasins tout remplis ?

Il n'y a que des caisses vides.

Mais pourquoi me disais-tu?... Ah je comprends main- tenant. Vous autres blancs, vous pensez à tout. »

« Quelques jours après, le gouverneur poursuivait Al- Hadji-Omar sur la route de Sabouciré, lui infligeait une nouvelle défaite après un brillant combat, et en délivrait complètement le Khasso. Le prophète fuyait donc devant nos troupes, mais il ne voulait pas s'avouer définitivement vain- cu par les infidèles : il allait chercher des vivres, disait-il, et promettait de revenir.

(( Une pierre a été posée à la place même se livra le combat acharné du premier jour du siège. Elle porte inscrits les noms des défenseurs de Médine (1). »

V

Quelques jours après, Al-Hadji ayant reçu des renforts importants, reprenait avec ses troupes le chemin de Médine. Le gouverneur sortit au-devant de lui avec les forces peu nombreuses qu'il avait à sa disposition, 50 soldats blancs et 300 noirs environ. La rencontre eut lieu à trois kilomè- tres de la place. Les Toucouleurs embusqués derrière un ravin défendirent vigoureusement leurs positions. Mais ils ne purent résistera l'élan des nôtres. Entraînées par l'exemple de leurs chefs, nos troupes coupèrent en deux la ligne de bataille de l'ennemi. Le gouverneur, à la tête de cinquante

(1) PiETRi. Les Français au Niger.

SÉNÉGAL ET SOUDAN FRANÇAIS. 27

soldats blancs, s'attaqua au corps principal. La résistance de l'ennemi fut acharnée; et son feu très vif nous causa de grandes pertes. Le sous-lieutenant Desmet de Tétat-major fut tué. Le sous-lieutenant Guizeri de l'infanterie de marine gravement blessé ; trois sergents sur cinq furent atteints ; en tout trente-neuf hommes hors de combat. Mais l'ennemi dé- cimé par notre fusillade et par la mitraille de notre obusier fit des pertes encore plus considérables, et s'enfuit en désor- dre dans les montagnes. Une partie de son convoi tomba entre nos mains.

Al-Hadji^ ayant appris que le gouverneur allait recevoir de nouveaux renforts de Saint-Louis, quitta Sabouciré après en avoir détruit le tata, et remontant le Sénégal par la rive gauche se retira dans le Fouta-Djalon avec tous ses fidèles et SCS biens.

Le gouverneur Faidherbe fit alors battre !a campagne dans les environs. La forteresse de Somsom, qui avait résisté à plusieurs assautS; fut prise, le Bondou et leKhasso complè- tement débarrassés des bandes d'Al-Hadji.

L'année suivante, le prophète recommença ses incursions qu'il poussa jusque dans le Fouta. Au commencement de de 1859, il arriva devant le poste de Matam, qui se trouvait être commandé par le héros de Médine, Paul Holle. Al-Hadji ne voulut pas passer devant ce poste sans essayer de repren- dre sa revanche sur son ancien adversaire, et, après avoir ravagé tout le pays aux alentours, il vint mettre le siège devant Matam.

Le 13 avril, à quatre heures etdemiedu matin, son armée partagée en deux colonnes commença son mouvement vers la tour. Une des colonnes se dirigea vers le réduit et une autre vers le village. Le réduit et la canonnière Galibi qui se trou-

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vait au mouillage ouvrirent le feu sur les assaillants qui fu- rent repoussés. Ceux-ci laissèrent sur le terrain 24 hommes, parmi lesquels se trouvait un parent d'Al-Hadji. Les pertes de notre côté furent de cinq hommes, tués dans le village.

Le même jour à huit heures du soir le village fut de nou- veau attaqué. Un quart d'heure après, l'ennemi était encore obligé de se retirer. Enfin le 16 avril, Al-Hadji se décida à vider les lieux. Les canons et les carabines du réduit et du Galibi jetèrent la confusion dans ses troupes qui se déban- dèrent; les gens du village se mirent à leur poursuite et firent de nouveaux prisonniers.

Quelque temps après, Al-Hadji découragé et ne pouvant plus vivre dans le pays qu'il avait complètement ruiné se retirait dans la région du Haut-Niger, laissant seulement une solide garnison à Guémou.

VL

La citadelle de Guémou avait été construite par le prophète quelques années auparavant, à une petite distance du fleuve, presqu'en face de Bakel, pour intercepter le commerce de cet important comptoir et en même temps pour assurer les communications de ses partisans entre le Kaarta et le Fou- ta. Sur les sollicitations pressantes des négociants de la colo- nie, le gouverneur résolut de s'en emparer .

La ville fut prise le 25 octobre 1859 après un combat acharné qui nous coûta des pertes sensibles, 39 tués dont un officier et 97 blessés. Mais le prophète, découragé par ce der- nier revers, se décida enfin à nous demander la paix.

Un traité, signé en août 1860, établit le protectorat de la

SÉNÉGAL ET SOUDAN FRANÇAIS. 29

France sur le Bafing, la Falémé, le Bondou, et laissa à Al- Hadji le Kaarta, le Beledougou^ en un mot la région située entre le Sénégal et le Niger. Le prophète tourna alors toute son activité guerrière du côté des peuplades du Soudan. En moins de trois ans, il s'empara de toute la vallée du Niger, et ses bandes victorieuses poussèrent jusqu'à Tombouctou qui fut mis à sac. Mais bientôt la cruauté des conquérants souleva contre eux les peuples nouvellement soumis. Al- Hadji vaincu, puis assiégé dans Hamdallahi résista avec un courage héroïque. Avec une poignée d'hommes, il repoussa pendant plusieurs mois tous les assauts des rebelles. Réduit à la dernière extrémité, au moment les assaillants, dans un suprême effort, escaladaient les murs de la citadelle, il s'assit sur un tonneau de poudre et ordonna à un de ses fidèles d'y mettre le feu. Le prophète sautait pour ne pas tomber entre les mains de ses ennemis.

Nous ne dirons rien des luttes qui éclatèrent à sa mort entre ses fils. L'aîné Ahmadou finit par recueillir seul l'hé- ritage de son père. Nous le retrouverons plus tard à Ségou.

CHAPITRE II.

I. Premiers essais de pénétration au Soudan. La mission Gallieni, Guet- apens de Dio. II. Première colonne Desbordes (1881). Prise de Gouban- ko, III. Deuxième colonne Deï>bordes (1882). Marche forcée vers Renie- ra. Trop tard ! Première rencontre avec Samory. IV. Troisième colonne Desbordes (1883). Prise de Daba. V. Bammakou. Combats de l'Oueyakon. Déroute de l'armée de Samory.

I

Les aanées qui suivirent la paix avec Omar furent em- ployées à achever la conquête du Bas-Sénégal, du Cayor et du Saloum. Il n'entre pas dans le cadre de cet ouvrage de ra- conter les nombreuses expéditions, la plupart dépourvues d'intérêt, dirigées contre les peuplades de ces pays qui du reste nous opposèrent moins de résistance que les Toucou- leurs ; et nous passerons tout de suite aux campagnes de pé- nétration vers le Niger l'endurance et le courage de nos soldats allaient pouvoir se manifester sur un nouveau et plus vaste théâtre.

Ce fut le colonel Brière de l'Isle qui fit reprendre la mar- che en avant dans le Soudan. Elle débuta en 1878 par la prise de Sabouciré, gros village habité par une population fort remuante de Toucouleurs et qui fut emporté par le lieu- tenant-colonel Reybaud après une défense acharnée des habi- tants.

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L'année suivante le colonel Brière de l'Isle fit construire un poste à Bafoulabé, au confluent du Bafing et du Bakhoi. Puis il confia au capitaine Gallieni, de l'infanterie de mari- ne, l'importante mission d'entrer en relations avec Ahmadou, le sultan de Ségou, dont l'autorité s'étendait sur tous les pays compris entre le Sénégal et le Haut-Niger.

La colonne Gallieni, comprenait seulement une trentaine de tirailleurs sénégalais et dix spahis, escortant un convoi de 100 âniers et de 300 bêtes de somme chargés de vivres et de cadeaux. Les lieutenants Vallière et Pietri, les docteurs Tautain et Bayol accompagnaient le capitaine Gallieni, dont la mission devait être avant tout pacifique et diplomatique. La petite troupe armée qui en faisait partie constituait plutôt une escorte qu'une colonne militaire.

La mission quitta Médine le 22 mars 1880 et arriva à Kita le 22 avril suivant. Le capitaine Gallieni réussit après de longues négociations à imposer notre protectorat aux po- pulations de cette région.

Elle traversa ensuite le Bélédougou dont les habitants dissimulaient mal leurs dispositions hostiles. A force d'ha- bileté et d'énergie, le capitaine Gallieni réussit cependant à atteindre sans encombre le village de Dio, à quelques journées de marche du Niger.

On établit le camp à 600 mètres au delà du village. Le capitaine Gallieni s'était aperçu en arrivant près de Dio que l'enceinte du village, dans laquelle il lui avait été interdit de pénétrer, était remplie d'un nombre extraordinaire de guerriers Bambaras. Mis en défiance, il fit explorer avec soin les environs. Les éclaireurs ne trouvèrent rien de suspect. Les environs de Dio étaient silencieux et déserts.

Le lendemain 11 mai, on se remit en route vers une heure

32 SÉNÉGAL ET SOUDAN FRANÇAIS.

de l'après-midi. Quelques spahis ouvraient la marche, suivis du capitaine et du docteur Bayol avec la moitié des tirail- leurs; derrière venait la longue file des ânes; le docteur Tautain fermait la marche avec le reste des tirailleurs.

On arriva sans encombre au ruisseau de Dio ; ce ruisseau coule dans un lit fangeux et très encaissé entre deux rives bordées d'une végétation très épaisse. On traversa pénible- ment ce passage dangereux. Le temps était à Forage, l'air étouffant; un silence profond régnait dans ces broussailles qui, pourtant, grouillaient de monde. Le docteur Tautain avec l'arrière-garde allait traverser le ruisseau quand tout à coup la fusillade éclate sur toute la longueur de la colonne.

Les Bambaras embusqués se lèvent en poussant leur hur- lement sinistre : hou ! hou ! qui est le signal de l'attaque. Ils tirent à coups précipités sur les voyageurs, se ruent sur eux et sur le convoi qui les suit, et une mêlée confuse se produit. Le capitaine Gallieni réussit enfin à réunir ses hom- mes, bouscule autour de lui les ennemis qu'il rencontre et a même de la peine à contenir ses soldats surexcités par le bruit du combat. Enfin il parvient à gagner une petite émi- nence sur laquelle se dressaient les ruines d'un village avec quelques pans de mur encore debout. Il s'y établit solide- ment.

Dès le début de l'action, l'arrière-garde avait été complè- tement séparée du reste de la colonne. Le danger qu'elle courait était encore plus grand qu'en tête à cause de la na- ture du terrain.

« Les Bambaras cachés au milieu d'une épaisse végé- tation où Ton ne voyait que les canons de leurs fusils faisaient feu presque à coup sûr de très près sur l'arrière- garde qui s'approchait. Bientôt les mulets se renver-

1. GÉNÉRAL FAIDHERBE

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sent dans le lit da marigot, leurs conducteurs sont tués pen- dant qu'ils essaient de les relever, le passage semble deve- nu impossible. Heureusement, le jeune docteur possède un sang-froid magnifique et les braves gens qui l'entou- rent font preuve du plus grand courage. Les tirailleurs se jettent en avant comme à l'assaut. Les laptots résistent solidement au bord du ruisseau. Un de ces derniers, Saër, atteint de plusieurs blessures, ne pouvant plus se tenir debout, continue tout assis à faire le coup de feu et ses camarades sont obligés de l'entraîner pour qu'il ne reste pas aux mains de l'ennemi.

« Enfin on aborde le ruisseau, on le franchit péniblement •^au milieu du feu ; sur l'autre bord on entendait le clairon des tirailleurs qui s'avançait. Alors profitant d'une éclaircie, l'interprète Alassane, le seul qui fût encore à cheval, fait saisir le docteur Tautain par un de nos robustes indigènes, le met en croupe derrière lui, et tous deux, suivis des combattants qui restaient, se précipitent au pas de course sur les Bamba- ras, qui leur barraient le passage dans la direction l'on entendait toujours le clairon plus rapproché.

« Quelques minutes après les deux troupes se rejoignent et reprennent ensemble le chemin des ruines dont on s'em- pare de nouveau et les combattants peuvent avoir un ins- tant de répit. » (1)

Les Bambaras entouraient toujours les débris de la mis- sion, cachés dans les broussailles, et leur feu quoique ralenti n'était pas interrompu. Il était impossible de rester plus longtemps dans une situation pareille. Le capitaine Gallieni

(1) PiETRi. Les Français au Niger.

3

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ayant rassemblé tous les hommes valides qui lui restaient et mis ses blessés sur les quelques mulets qu'on avait pu rattraper^ réussit à se frayer un passage en passant sur le corps de ses ennemis. Les Bambaras n'abandonnèrent la poursuite qu'à la tombée de la nuit.

Pendant cette terrible journée, la mission avait eu 15 hom- mes tués, 16 blessés et 7 disparus. Quant au convoi il avait été perdu dès le commencement de la lutte. Les âniers s'étaient dispersés pendant que les pillards se précipitaient sur les ânes tout effarés et immobiles au milieu de ce tumulte, et les tiraient à deux mains par les oreilles en dehors du sentier.

Le lendemain, après des alertes continuelles et un orage terrible, la petite troupe harassée de fatigue entrait dans la vallée du Niger et s'arrêtait devant Bammakou elle retrou- vait les lieutenants Vallière et Pietri, envoyés en avant pour explorer le pays.

Malgré l'état de dénûment il était réduit par suite du combat de Dio, le capitaine Gallieni résolut de continuer sa mission. Il franchit le Niger et avec les cinquante hommes qui lui restaient, il se dirigea vers Ségou par la rive droite du fleuve.

Arrêté par ordre d'Ahmadou à 40 kilomètres de la capita- le, il dut attendre pendant dix mois la signature du traité qu'il était chargé de conclure. Le sultan noir le retenait à moitié prisonnier dans le village deNango et ce ne fut qu'en apprenant le départ du Sénégal d'une colonne commandée par le colonel Borgnis-Desbordes qu'Ahmadou se décida enfin à renvoyer la mission Gallieni. (21 mai 1881.)

SÉNÉGAL ET SOUDAN FRANÇAIS.

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II

Au mois d'octobre 1880, le lieutenant-colonel Borgnis-Des- bordes, de l'artillerie de marine, fut nommé commandant supérieur du Haut-Sénégal. Sa mission consistait à continuer la campagne de pénétration vers le Soudan en créant des postes fortifiés entre le Sénégal et le Niger^ et à étudier l'établissement d'une voie ferrée entre Médine et ce dernier fleuve.

La concentration des troupes et du matériel se fît à Médine et ne fut complètement terminée qu'à la fin de l'année 1880.

Le 9 janvier 1881, la colonne expéditionnaire, affaiblie par une épidémie de fièvre typhoïde qui avait fait de nombreuses victimes, se mit en route vers Kita. Elle comptait 424 com- battants, dont 156 Européens, commandés par 18 officiers, 4 canons et 355 muletiers et âniers. Le convoi comptait 452 animaux.

La colonne arriva le 7 février à Kita. On y construisit un poste.

A 17 kilomètres au Sud-Est de Kita se trouvait le village de Goubanko habité par un ramassis de brigands dont l'uni- que moyen d'existence était le pillage des villages voisins et des caravanes. Il était impossible de laisser subsister cette menaçante agglomération dans le voisinage de notre nou- veau poste. Le colonel Desbordes enjoignit au chef de Gou- banko de venir lui parlera Kita, sans quoi il serait considéré comme ennemi des Français et traité comme tel. Enhardis par la faiblesse numérique de notre colonne qu'on disait en outre épuisée par la fatigue et les maladies, les habitants de Gonbanko refusèrent de se rendre à cet appel.

36 SÉNÉGAL ET SOUDAN FRANÇAIS.

Le 12 février, le colonel Desbordes arriva devant le village avec 300 hommes ec 4 canons et commença immédiatement l'attaque.

L'enceinte de Goubanko était constituée par une muraille en argile ferrugineuse ayant la forme générale d'un vaste rec- tangle avec portes fortifiées, créneaux et plates-formes pour le tir. Deux fortes traverses en argile partageaient le village en trois parties inégales dont chacune formait une véritable forteresse ou tata indépendante des deux autres. Enfin un fossé extérieur dont les bords étaient presque partout à pic entourait toute l'enceinte extérieure.

Le village fut attaqué à l'angle Nord Est à sept heures du matin. A dix heures les obus mettaient le feu à une partie du village; mais le murj3ienque dentelé par les trous d'obus, restait debout. Les projectiles allaient manquer : il ne restait que onze obus. Le capitaine du Demaine, qui dirigeait le feu de la batterie avec autant de sang-froid que de précision, in- forma le colonel de cette situation et lui offrit de faire brè- che à la pioche. Le colonel refusa d'employer ce moyen héroï- que auquel il aurait été toujours temps de recourir lorsqu'il n'y en aurait plus eu d'autres et ordonna de continuer le tir.

La muraille tomba enfin en comblant à peu près le fossé : une brèche praticable de onze mètres de largeur était ou- verte.

Les tirailleurs commandés par le chef de bataillon Voyron donnèrent l'assaut, et furent soutenus par les ouvriers d'ar- tillerie sous les ordres du capitaine Archinard.

Après une lutte pied à pied qui ne dura pas moins de trois quarts d'heure et dans laquelle le commandant Voyron, les capitaine Archinard, Monségur et Pujol firent des prodiges de courage, deux des tatas tombèrent en notre pouvoir. Une

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partie des défenseurs prirenl la fuite et furent chargés par les spahis; les autres retirés dans le troisième tata vendirent chèrement leur vie.

Cette dernière attaque nous coûta des pertes sensibles : c'est que fut blessé mortellement le capitaine d'artillerie de marine Pol, tout jeune officier auquel des qualités éminentes réservaient un brillant avenir. En passant près du colonel, porté par des tirailleurs, il retrouva assez de force pour lui dire :

(f Mon colonel, je meurs en soldat. Je n'ai qu'un regret : ce n'est pas ici sous les coups des noirs que j'aurais voulu tomber. »

La ville était enfin à nous; il y régnait une confusion in- descriptible. Les troupes furent ralliées en dehors du village. Il était midi et demi.

La colonne avait un officier tué, cinq hommes tués et vingt- quatre blessés. L'ennemi avait perdu plus de trois cents hommes. Le dernier coup de canon tiré sur Goubanko avait tué le chef même du village.

La prise de Goubanko produisit un effet considérable par- mi les populations indigènes. Jamais, dit le capitaine Pié- tri, elles n'avaient vu mener si rapidement une action mili- taire. Les premiers jours, la nouvelle ne trouva que des incrédules. Ce village si redouté détruit en trois heures ! L'Almamy de Mourgoula fit mettre aux fers comme mauvais plaisant le premier qui osa la lui annoncer.

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SÉNÉGAL ET SOUDAN FRANÇAIS.

IV.

L'armée suivante (1881-1882) le colonel Borgnis-Desbor- des, maintenu comme commandant supérieur du Haut-Séné- gal, résolut de pousser jusqu'au Niger.

Un chef puissant, dont le nom reviendra souvent désor- mais dans le cours de cette histoire, Samory^ ravageait les pays situés sur la rive droite du Niger et cherchait à éta- blir son autorité sur les peuples de la rive gauche.

Samory, ou mieux, d'après la prononciation de son pays, Sambourou, était vers 1830 dans un village situé au sud de Bammakou sur la rive droite du Niger. Il fut longtemps esclave chez un marabout qui l'instruisit. D'une intelligence remarquable, il acquit bientôt une grande influence sur ses compatriotes, s'enfuit de chez son maître, s'entoura de quel- ques disciples d'humeur batailleuse et fit la guerre pour son compte. Le succès et aussi ses cruautés envers les vain- cus — augmentèrent le nombre de ses partisans ; il réussit assez promptement à établir son autorité depuis Ségou jus- qu'aux sources du Niger.

A l'époque nous sommes arrivés, (1882), un grand village nommé Kéniéra essayait encore de lui résister. Les bandes de Samory l'entouraient et le tenaient étroitement blo- qué. Les chefs de Kéniéra avaient envoyé des émissaires au poste de Kita demander du secours aux Français ; mais on était en plein hivernage, et le commandant de ce poste, M. Monségur, n'avait pas voulu engager sans ordre une expédition militaire si loin des limites de sa sphère d'action.

Il se borna à envoyer un officier indigène auprès de Samory pour intercéder en faveur des assiégés. Celui-ci ne

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répondit que par des violences, menaça de lui faire couper le cou, et le jeta en prison. Notre envoyé réussit cependant à s'échapper et à regagner Kita.

Informé de ces événements, le colonel Desbordes qui venait d'arriver à Kita pour la campagne 1881-1882 se décida immédiatement à porter secours aux habitants de Kéniéra. Le 11 février 1882, il se mit en route avec une petite colonne composée seulement de 220 combattants avec deux canons. La marche fut longue et pénible à travers un pays inconnu, Ton ne pouvait compter sur aucune assistance ; nos sol- dats étaient obligés de tout porter avec eux, même les vivres des animaux. On traversa le Niger le 25 février à Falama. C'était la première fois qu'une colonne française franchissait le grand fleuve du Soudan.

« On n'avait au sujet de Kéniéra aucune nouvelle précise. Tout ce qu'on savait, c'est que l'armée de Samory était encore autour du village et que peut-être on arriverait à temps. La colonne reprit sa marche en avant. L'ardeur des officiers s'était communiquée aux soldats ; chacun sentait le prix du temps, et avait à cœur d'arriver vite, de prévenir un massacre qui devait être épouvantable. Les fatigues étaient grandes, mais on les supportait gaiement, tant la cause en semblait généreuse à tous.

« Le lendemain, la marche ne se ralentit pas ; on prit dans la journée quelques heures de repos, et, la chaleur tombée, on repartit. Vers six heures, on entendit quelques coups de feu à l'avant-garde. Un de nos officiers indigènes, Alakamessa, revint bientôt avec un prisonnier. On venait de rencontrer pour la première fois des soldats de Samory. Aussitôt on interrogea le prisonnier, et, cette fois, on eut la nouvelle précise et désespérante : Kéniéra s'était rendu depuis trois

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jours, et depuis trois jours le village brûlait, les exécutions en masse se faisaient, le partage du butin était presque fini.

« C'était donc en vain qu'on avait dépensé tant d'audace et fait des marches si pénibles ! La tristesse gagna tout le monde ; la fatigue sembla revenir. Une demi heure après on campa. On ne pouvait cependant songer à retourner sur ses pas sans avoir au moins infligé une défaite aux Musul- mans. y> (1)

On reprit la marche en avant.

Le lendemain matin, à huitheures^ on campait de nouveau près d'un ruisseau, à quatre ou cinq kilomètres de Kéniéra.

Samory, d'abord surpris de la brusque arrivée des Français, il ne savait même pas qu'ils étaient en route, tant leur marche avait été rapide se décida rapidement à livrer bataille. Après la prière, il réunit ses troupes en colonne et marcha vers les Français, les cavaliers aux ailes.

Nos troupes campaient en ce moment dans un vallon de deux kilomètres de largeur. On savait qu'il y aurait combat le jour même et le colonel faisait prendre un peu de repos à ses hommes. Dès que notre grand'garde eut signalé l'en- nemi, on rompit les faisceaux^ les cavaliers montèrent en selle, et les fantassins trop peu nombreux pour former le carré se rangèrent sur deux lignes.

Pendant ce temps, les cavaliers ennemis avaient pris la tète de leur colonne ; ils arrivèrent au galop sur la grand' garde qui les reçut par un feu nourri et les obligea à se rejeter à droite et à gauche. L'affaire devint bientôt générale.

Les troupes de Samory n'étaient pas habituées à rencon-

(1) PiETRi. Les Français aie Niger.

SÉNÉGAL ET SOUDAN FRANÇAIS. 41

trer une pareille résistance. Epouvantées par le bruit du ca- non et par les effets de la mitraille, elles reculèrent vivement après leur première attaque et prirent la fuite vers Kéniéra.

La colonne française les poursuivit et pénétra à leur suite dans le village ruiné on ne put sauver que quelques rares habitants, principalement des vieilles femmes à moitié mortes de faim.

Bien qu'elle se fût produite trop tard, notre intervention n'en devait pas moins avoir un grand effet. Elle prouvait aux populations du Soudan que les armes de la France étaient, avant tout, au service des opprimés, et leur mon- trait que nous étions décidés à mettre un terme aux violen- ces dont elles étaient trop souvent victimes.

Le 11 mars, la colonne rentrait à Kita après avoir parcou- ru 544 kilomètres en vingt-trois jours.

IV.

La campagne de 1882-1883 fut encore dirigée par le lieu- tenant-colonel Borgnis-Desbordes et marquée par un nou- veau progrès en avant.

Ayant appris que Samory voulait s'installer à Bammakou pour nous empêcher de prendre pied sur la rive droite du Niger, le colonel Desbordes résolut de l'y devancer et de prendre définitivement possession de ce point important qui assurait notre domination sur tout le cours supérieur du grand fleuve du Soudan.

Le 22 novembre 1882, il partit de Sabouciré avec une colonne composée de 542 combattants dont 29 officiers, 4 canons, 783 non combattants et 611 animaux de convoi.

Le colonel espérait atteindre Bammakou sans tirer un coup

42 SÉNÉGAL ET SOUDAN FRANÇAIS.

de fusil. Son espoir fut déçu. Au passage du Baoulé, le capi- taine Pietri qui commandait l'avant-garde fut reçu à coups de fusil par les gens de Daba qui s'étaient déjà signalés par leur hostilité envers la mission Gallieni en 1880.

« Le village de Daba était placé dans une plaine. Un très fort tata dont l'épaisseur atteignait et dépassait souvent no faisait le tour de la ville. Ce tata avait la forme d'un grand quadrilatère. Toutes les maisons étaient de vraies ca- semates entourées de petits tatas qui se reliaient les uns aux autres, ne laissant pour la circulation dans le village que des rues tortueuses et étroites ayant quelquefois 60 cen- timètres seulement de largeur. Deux espingoles et deux pierriers pris à la mission Gallieni étaient placés sur les murs du tata, et augmentaient encore le courage des défenseurs par la confiance que leur inspiraient ces canons pris aux blancs.

« Une heure après l'arrivée du capitaine Pietri, la colonne débouchait à son tour devant le front Est de Daba qu'on avoit choisi pour l'attaque ».

L'artillerie très habilement dirigée par le capitaine de Gas- quet ouvrit le feu immédiatement. Les défenseurs, du haut de leurs murs à travers les meurtrières, répondaient à coups de fusil. La brèche se faisait peu à peu ; des pans de mur tombaient ; les obas qui pleuvaient dans tout le village désor- ganisaient la résistance; les captifs, la plupart des guerriers des villages voisins fuyaient par les portes opposées. Seuls les habitants restaient pour nous tenir tête et combattre jus- qu'au bout.

« Enfin le bruit du canon cessa ; ils se précipitèrent tous vers la brèche avec leurs armes, leurs fusils et leurs pier- riers. Cachés derrière le mur au milieu des cases voi-

SÉNÉGAL ET SOUDAN FRANÇAIS. 43

sines écroulées, ils se préparaient à soutenir une lutte dé- sespérée.

« Pendant ce temps, la colonne d'assaut s'était formée ; elle comprenait une compagnie de tirailleurs sénégalais, der- rière laquelle devait marcher une compagnie d'infanterie de marine. Le capitaine Combes en prend le commande- ment.

« Soudain le capitaine lève son sabre ; les clairons sonnent la charge et la colonne s'avance au pas de course vers la brèche. Pour humble et obscur qu'en soit le théâtre, dit avec raison le capitaine Pietri, une pareille scène n'en est pas moins grande ; il en n'est pas de mieux faite pour exalter les cœurs.

« Sitôt que la colonne fut à bonne portée, un feu violent l'accueillit.

« Elle n'en continua pas moins au milieu des balles sans hésitation. Sa course devenait à chaque instant plus rapide. Enfin elle touche à la brèche. Le capitaine Combes y monte le premier. Les défenseurs son vite délogés de leur pre- mière position. Alors comme un flot, toute la colonne, nègres et blancs, se précipite dans le village et disparaît dans la poussière, dans la fumée, au milieu du crépitement de la fusillade.

« La lutte y fut longue et opiniâtre. Les Bambaras se retranchaient derrière chaque mur et nous disputaient le terrain pied à pied. Pour les déloger, nos soldats montaient sur les toits des cases, franchissaient les murs, enfonçaient les portes. Le chef de la colonne, de quart d'heure en quart d'heure, renseignait le colonel sur les péripéties des combats. Mais ce qui rassurait encore mieux tous ceux qui attendaient anxieux au dehors l'issue de la lutte, c'étaient ces clairons

I I

j

44 SÉNÉGAL ET SOUDAN FRANÇAIS.

éclatants qui sonnaient sans relâche et que Ton entendait, malgré le roulement des coups de fusil (l) ».

Enfin à midi, après une heure et demie de lutte, le village était pris. La compagnie de tirailleurs avait ses quatre offi- ciers blessés l'un d'eux le lieutenant Picquart mourut le soir même, et comptait 26 hommes hors de combat. La compagnie d'infanterie de marine qui ne comptait que 64 hommes avait un sous-officier tué et 13 hommes blessés.

L'attaque avait été dirigée avec une intrépidité et un sang- froid remarquables par le capitaine Combes.

On reprit les deux espingoles et les deux pierrierS; deux mulets, des instruments et des armes provenant du pillage delà mission Gallieni.

Daba pris^ tout le reste du pays fut bientôt pacifié. De petites colonnes envoyées dans les environs décidèrent la soumission de tous les chefs voisins ; la route de Bamma- kou était ouverte et désormais absolument sûre pour nos convois.

V.

Le V février 1883, à 10 heures du matin, la colonne arriva àBammakou, et dès le 1 on comm.ença les travaux d'installa- tion du poste. Ces travaux furent vigoureusement poussés par le capitaine Archinard, de l'artillerie de marine. Malheu- reusement notre petite colonne déjà fatiguée par une marche de plusieurs centaines de kilomètres eut bientôt à souffrir d'une chaleur qui devint subitement accablante.

(1) Les Français au Niger.

SÉNÉGAL ET SOUDAN FRANÇAIS. 45

Comme dans toutes nos expéditions coloniales, nos soldats étaient trop jeunes pour résister à de pareilles épreuves. La dyssenterie et la fièvre firent en quelques jours des ravages effrayants parmi eux , à tel point qu'au commencement d'avril, il restait à peine 150 blancs valides et 200 tirailleurs capables de combattre.

C'était le moment qu'attendait Samory. Mis au courant de notre situation critique par les Maures de Bammakou, il fit avancer contre nous le long de la rive gauche du Niger une armée forte de trois mille hommes, commandée par son frère Fabou, pendant qu'une colonne passait dans le Bélédou- gou pour intercepter nos communications et couper notre ligne de retraite sur le Sénégal.

Le 2 avril, le colonel Desbordes apprenant que Fabou n'était plus qu'à six kilomètres de Bammakou disposa sa petite troupe pour marcher à l'ennemi. Il n'avait avec lui que 240 hommes ; le reste avait été détaché dans le Bélédou- gou sous le commandement du capitaine Pietri pour arrêter la marche enveloppante de nos ennemis.

L'avant-garde composée de 14 spahis bouscula les avant- postes de Fabou et arriva bientôt au madrigot de Oueya- kon. Ce cours d'eau sinueux, bordé d'une épaisse végétation, formait un fossé naturel des mieux choisis, derrière lequel s'était retranchée l'armée musulmane, qui se trouvait ainsi dans une position presque inexpugnable.

Vers neuf heures, le gros de la colonne française arri- vait devant l'ennemi et engageait immédiatement l'action. Le capitaine Fournier, à la tête des tirailleurs sénégalais, tra- verse le marigot, malgré un feu des plus vifs, avec un élan admirable, pendant que l'infanterie de marine et les ouvriers d'artillerie s'efforcent de repousser l'ennemi sur nos flancs.

46 SÉNÉGAL ET SOUDAN FRANÇAIS.

Mais les musulmans bien abrités dans la brousse ripostent avec énergie et reprennent bientôt l'offensive ; ils débor- dent d'abord notre gauche, puis notre droite. L'ennemi voyant notre petit nombre, devenait d'instant en instant plus hardi et menaçait de nous entourer entièrement.

De notre côté, les cartouches commençaient à manquer. Le colonel donne l'ordre aux tirailleurs de repasser le ma- rigot et de se reporter sur notre gauche l'ennemi était plus pressant. En même temps plusieurs charges de spahis dégagent notre droite, et l'ennemi est rejeté en désordre au delà de l'Oueyakon.

Il était midi ; la chaleur était accablante et les soldats eu- ropéens étaient tellement épuisés que plusieurs d'entre eux n'avaient plus la force de mettre leur fusil en joue. Les che- vaux des spahis ne tenaient plus debout.

Les musulmans, de leur côté, avaient fait des pertes con- sidérables et ne se hasardaient plus au delà du marigot.

Le colonel fit former le carré. Quelques-uns des blessés, montés sur des cacolets, furent mis au milieu ; ceux qui pou- vaient encore marcher saisirent la queue d'un mulet d'une main, et se traînèrent ainsi péniblement. La colonne reprit en bon ordre la route du fort.

Dès qu'ils nous virent reculer, les musulmans quittèrent leur abri et s'élancèrent pour nous attaquer : il fallut faire halte de nouveau et les arrêter par quelques salves de* mousqueterie.

« Après cette longue lutte, les Européens se traînaient sous le soleil accablant de midi. Quelques-uns, incapables de faire un pas de plus, comme pris de désespoir, se jetaient à terre, sur le bord du sentier, refusaient de se lever, d'aller plus loin, malgré les prières et les objurgations des officiers.

SÉNÉGAL ET SOUDAN FRANÇAIS. 47

malgré la mort affreuse qui les attendait, s'ils tombaient entre les mains de l'ennemi. Il fallait les soulever, les pous- ser^ les sauver malgré eux {i).y>

La colonne mit une heure et demie pour faire les six kilo- mètres qui séparaient le Oueyakon du fort ; mais elle ren- tra sans laisser personne en arrière.

Nous avions eu dans cette affaire trois hommes tués ou disparus et vingt blessés.

Pendant ce tempS; le détachement commandé par le capi- taine Pietri infligeait un sérieux échec aux musulmans de Samory dans le Bélédougou. Le 5 avril, après avoir brûlé quelques villages ennemis, ses grand'gardes signalaient la présence de l'ennemi campé au marigot de Boudanko. Sans lui donner le temps de se reconnaître, le capitaine Pietri tombe dessus, et au bout d'une heure de combat, le met en pleine déroute, après avoir tué vingt-cinq hommes, fait treize pri- sonniers et pris l'étendard du chef.

Le 9 avril, le détachement du capitaine Pietri rentrait à Bammakou. Le colonel Borgnis-DesbordeS; ayant alors ses troupes au complet et n'ayant plus rien à craindre pour ses communications, résolut d'en finir avec les bandes de Fabou.

Excités par leur succès relatif du combat de l'Oueyakon, les musulmans s'enhardissaient en effet jusqu'à venir insulter nos soldats dans le fort. Leurs coups de feu continuels, les alertes incessantes qui en résultaient, finissaient par énerver les troupes, et le colonel Borgnis-Desbordes jugea avec raison qu'il était nécessaire de leur infliger une leçon.

Outre les 371 hommes valides qui composaient la colonne, le colonel avait pu réunir près de 250 indigènes alliés, ce

(1) PIETRI, les Français au Niger.

48 SÉNÉGAL ET SOUDAN FRANÇAIS.

qui portait le total des combattants à plus de 600 hommes.

Le 12 avril, à 4 heures du matin, on se mit en route.

Fabou avait fortement organisé la défense de tout le cours de rOueyakon ; mais il avait négligé d'occuper sur sa gau- che un défilé très étroit par l'on pouvait tourner ses posi- tions. Ce défilé était si abrupt, si facile à défendre, que -colonel hésita quelque temps avant de s'y engager, craignant une embuscade. On réussit cependant à le franchir sans en- combre; au petit jour.

Toute la colonne s'étant ensuite formée en ordre de com- bat, on marcha résolument sur le camp de Fabou. Les musul- mans surpris par cette brusque attaque n'essayèrent même pas de se défendre ; ils se dispersèrent dès les premiers coups de feu, et leur chef lui-même ne se sauva qu'à grand peine à travers les rochers. L'affolement des musulmans était si grand qu'on en vit se précipiter au milieu de nos spahis qui les sabrèrent.

Quelques jours après, apprenant que Fabou cherchait à reconstituer ses forces, le colonel Borgnis-Desbordes lui . donna la chasse. Dans une courte campagne de dix jours, il incendia plusieurs villages qui s'étaient déclarés contre nous et poursuivit notre ennemi Fépée dans les reins jusqu'à 65 kilomètres en amont de Bammakou. Là, Fabou passa sur la rive droite. Gomme dernier adieu, on le bombarda dans le village il s'était réfugié et qu'il quitta en toute hâte pour chercher vers l'intérieur un abri plus sûr (1).

(1) PiETRi, Les français aie Nigey\

CHAPITRE III.

I. Canonnière française sur le Niger. Progrès d'Ahmadou et de Samory. II. ColonneGombes (1884-1885). Le capitaine Louvel à Nafadié III. Colon- ne Frey (1885-1886). A la poursuite de l'ennemi. Marche forcée. Surprise et déroute de l'armée de Samory à Fatako-Djino. IV Mahmadou-L aminé. Le chemin de fer du haut-Fleuve. Les Pères du Saint-Esprit.

I

La quatrième campagne du Haut-Sénégal (1883-1884) fut dirigée par le colonel d'infanterie de marine, Boilève. Elle ne fut marquée par aucun incident militaire digne d'être rapporté. Une canonnière démontable, le Niger^ construite en France fut transportée, non sans peine, jusque sur les bords du grand fleuve soudanien, remontée et lancée à Bamma- kou. Pour la première fois les couleurs françaises flottèrent sur les eaux du Niger.

En même temps le commandant Archinard, de l'artillerie de marine, construisit le poste de Koundou entre Kita et Bammakou.

Ce qui explique la tranquillité absolue dont nous bénéfi- ciâmes pendant cette campagne, c'est que nos deux ennemis acharnés, Ahmadou et Samory étaient engagés tous les deux dans des luttes qui les retenaient loin du théâtre de nos opé- rations.

4

50 SÉNÉGAL ET SOUDAN FRANÇAIS.

Ahmadou, après une longue guerre contre son frère Montaga, venait de s'emparer de sa capitale Nioro. Mon- taga, après une héroïque résistance, voyant qu'il ne pourrait échapper à son ennemi, s'était fait sauter et ensevelir sous les murs de sa capitale plutôt que de se rendre.

Par suite de cette victoire, Ahmadou devenait seul maître de la province de Kaarta, située au nord de la ligne de nos postes, et par il pouvait surveiller et menacer nos com- munications avec le Sénégal. C'était un fait politique d'une haute gravité dont les conséquences ne tardèrent pas à se manifester.

De son côté, Samory ne cessait d'étendre ses conquêtes. Du Haut-Niger, il s'acheminait lentement vers le Haut-Séné- gal, gagnant de jour en jour du terrain, installant des garni- sons jusque dans les pays de Siéké et de Balankoumakana, à quelques heures seulement de Niagassola. Aux ouvertures de paix qui lui furent faites en 1884 par le commandant de Bammakou, Samory répondit par une lettre insolente :

« Je ne veux, disait-il, avoir avec les Français que des rapports d'ennemis (1). »

II.

La campagne de 1884-1885 fut dirigée par le commandant Combes, de l'infanterie de marine. Elle devait être, comme les précédentes, résolument pacifique. Les événements en décidèrent autrement.

Le nouveau commandant supérieur parcourut d'abord avec

(1 j Frey. Campagnes dans le Haut- Sénégal,

SÉNÉGAL ET SOUDAN FRANÇAIS. 51

sa colonne toutes les provinces de la rive gauche du Niger sur lesquelles Samory avait étendu son autorité. Puis, pas- sant le Niger à Siguiri et à Kangaba, il détruisit deux villa- ges situés à deux ou trois kilomètres du fleuve et qui étaient réputés pour leur hostilité contre nous. Revenant ensuite sur la rive gauche, pour protéger Niagassola un fort était en construction, il établit à quatre-vingts kilomètres de ce point, sur la route du Niger, un détachement de cent vingt tirailleurs sénégalais et d'une pièce de 4 de montagne. Ce détachement était commandé par le capitaine Louvel, de l'in- fanterie de marine, ayant sous ses ordres le lieutenant Dar- gelos et le sous-lieutenant indigène Suleyman-Dieng.

(c Samory qui comptait cette année encore n'avoir pas à redouter notre intervention avait rappelé de la rive gauche une grande partie de son armée pour la diriger contre Tiéba, chef du Kanadougou, puissant état qui jusqu'à ce jour avait victorieusement résisté à ses attaques.

« Surprises par la rapidité des opérations de la colonne Combes, les petites garnisons qui étaient restées sur la rive gauche s'enfuirent à son approche sans tenter de résistance et passèrent sur l'autre rive. Rapidement^ dans le plus grand secret, avec l'esprit de décision qui caractérise ses actions, Samory concentre alors une armée. 11 fait irruption sur la rive gauche et fond à l'improviste sur le détachement Louvel.

« Le choc eut lieu à Komodo le 31 mai 1885.

« Le capitaine Louvel, trouvant devant lui des forces nom- breuses et comptant huit blessés, se replie le soir même du combat dans la direction de Nafadié. Il s'enferme dans un tata^ mur en pisé de deux mètres de hauteur servant d'enceinte au village. Samory l'y suit. Il lance ses guerriers à l'assaut du

52 SÉNÉGAL ET SOUDAN FRANÇAIS.

tata. Une décharge des défenseurs arrête net leur élan et en tue ou blesse une centaine. Devenus plus prudents, les as- saillants établissent un blocus rigoureux autour du village.

« Le 2 juin, le commandant Combes qui se trouvait à Koundou en route pour rentrer à Kayes, prévenu du dan- ger que court le détachement Louvel, gagne Niagassola par une marche rapide. De là, à la tête de cent cinquante hom- mes environ qu'il a ralliés à la hâte, il se porte à son se- cours.

« Le 10 juin, prenant un chemin détourné pour ne pas signaler sa marche, il débouche sur Nafadié, et, à la grande stupéfaction de l'ennemi, qui n'attendait point son arrivée, donne la main à la compagnie Louvel.

« Il était temps. Resserrés dans cette étroite enceinte qui servait aussi de refuge à plusieurs centaines d'indigènes, ces cent-vingt braves avaient vécu, dix jours durant, de riz et de maïs, ne buvant que de l'eau recueillie dans de petites mares bourbeuses qui s'étaient formées à la suite d'un orage providentiel. La jonction opérée, la petite troupe prend la direction de Niagassola.

« Revenu de sa surprise, furieux de voir lui échapper une pi'oie qu'il croyait si bien tenir, Samory commence la poursuite. Pendant qu'avec ses bandes, il harcelle vivement la petite troupe et l'oblige, à plusieurs reprises, de s'arrêter pour tenir tête à ses attaques, il ordonne à l'un de ses frères, Fabou, dont l'armée occupe le Manding, de devancer la colonne et de s'établir solidement pour lui couper la retraite à dix kilomètres en avant de Niagassola, au gué du Kokaro, rivière large aux bords escarpés.

« Le 14 juin, après une lutte opiniâtre, la colonne force le passage du Kokaro et rentre dans le fort de Niagassola.

SÉNÉGAL ET SOUDAN FRANÇAIS. 53

Quelques cavaliers ennemis s'étaient acharnés à la poursuite de la colonne, l'invectivant à la façon des héros d'Homère, lui jetant les cris de : a Lâches, poltrons, fuyards, qui refusez le combat.» Les plus audacieux poussèrent même jusqu'au village de Niagassola, sous le canon du fort et mirent le feu aux premières cases (1).»

Renforcée par un détachement accouru de Kîta, la co- lonne jeta rapidement dans Niagassola un approvisionnement de vivres et de munitions, puis elle reprit le chemin de Kayes. La mauvaise saison arrivait à grands pas et allait rendre les opérations militaires et les marches impossibles.

Le but proposé n'avait pas été atteint. Samory restait maître des pays situés sur la rive gauche du Niger. Ses ban- des, mal armées il est vrai et peu disciplinées, venaient de montrer cependant une fois de plus cette ténacité et cette audace qui font les ennemis redoutables.

Aussitôt la colonne partie, elles investirent le poste de Nia- gassola et envahirent successivement toutes les provinces du Haut-Sénégal jusqu'à Fatafi qu'elles incendièrent.

« Au mois de septembre 1885, Samory menaçait ainsi sur une longueur de trois cent cinquante kilomètres nos postes du Haut-Sénégal. Ses pertes avaient été importantes. Mais resté maître du pays, il pouvait se proclamer vainqueur. Aussi fai- sait il annoncer partout son triomphe en ajoutant qu'il irait prochainement faire ses ablutions dans les eaux du Sénégal devant Bafoulabé et planter son étendard sur les murs en ruines du fort (2) » .

(1) Frey. Campagne dans le Haut-Sénégal.

(2) id.

54

SÉNÉGAL ET SOUDAN FRANÇAIS.

m.

Le lieutenant-colonel Frey, de l'infanterie de marine, nommé commandant supérieur pour la campagne 1885-1886, avait pour mission principale de rejeter définitivement Sa- mory sur la rive droite du Niger.

Arrivé le 17 novembre à Kayes, il organise aussitôt sa colonne composée de huit à neuf cents hommes, et se met en route le 10 janvier pour attaquer le gros de l'armée enne- mie forte d'environ huit mille hommes et concentrée sous les ordres d'un lieutenant de Samory, nommé Malinkamory, dans le village fortifié de Galé.

A l'approche de nos troupes, les bandes de Samory incen- dient le village et battent en retraite vers le Niger (16 jan- vier 1886).

« A la vue de Galé en flammes, à la nouvelle que l'en- nemi, contrairement à toutes les prévisions, à toutes les espé- rances, refuse le combat, un immense découragement s'em- pare de tous les cœurs. Les soldats européens, dont quelques- uns malades ont fait des efforts inouïs pour venir prendre part à l'action qui se prépare, sont particulièrement affectés. Sur le point de recueiUir le prix de tant de fatigues, d'en venir aux mains avec l'ennemi, voir celui-ci se dérober ! Il y avait de quoi abattre les caractères les plus énergiques. »

Le colonel, laissant en arrière une cinquantaine de soldats européens et une vingtaine de tirailleurs incapables de four- nir une marche, se porte vivement à la poursuite de l'enne- mi. Il arrive le lendemain matin à Nafadié au moment l'arrière-garde de Malinkamory vient de quitter ce village.

SÉNÉGAL ET SOUDAN FRANÇAIS.

55

Après avoir donné quelques heures de repos à ses troupes exténuées de fatigue, le colonel décide de redoubler la marche et de tenter d'atteindre l'ennemi. Il forme une colonne légère composée des spahis, des ouvriers indigènes et des trois cents tirailleurs les plus valides, sous les ordres des commandants des l'"^ et 2""^ compagnies, auxquels il adjoint seulement quelques sous-officiers européens montés.

Chaque homme reçoit cinq jours de vivres.

Le reste de la colonne est laissé à Nafadié.

On se met en route le même jour à 3 heures 30 du soir.

Après une marche ininterrompue, retardée seulement par le passage de marigots encaissés avec des bords à pic de huit à dix mètres de hauteur, on retrouve les traces du récent passage de l'ennemi : sept ou huit sillons parallèles au che- min^ fraîchement tracés, témoignent du grand nombre des fugitifs.

« Colonel, disent les tirailleurs en ramassant des crottins de cheval sur la route, vois, ils sont encore chauds ! Malin- kamory n'est pas loin

Instinctivement, hommes et chevaux accélèrent l'allure; c'est presque en courant que Ton avançait, lorsque la pointe d'avant-garde surprend un petit poste avancé de trois hom- mes. On se jette sur eux, on les bâillonne ; le couteau sur la poitrine on les force à parler. On apprend ainsi que Malinkamory croyant la colonne encore à Nafadié s'était arrêté pour passer la nuit à cinq kilomètres plus loin à l'abri du marigot de Fatako-Djino.

La colonne se remet en marche guidée par les trois pri- sonniers que des tirailleurs conduisent au moyen d'une corde passée autour du cou, prêts à la serrer et à les étouffer s'ils tentent de donner l'alerte.

56

SÉNÉGAL ET SOUDAN FRANÇAIS.

On laisse derrière, les chevaux qui par leurs hennissements pourraient dénoncer la marche de la troupe.

« La nuit était superbe, la lune brillait. On allait avec toutes les précautions imaginables. Vers une heure, après avoir franchi encore trois marigots, le colonel arrête la tête de la colonne. Un tirailleur grimpe sur le faîte d'un arbre. De ce point, il voit scintiller devant lui à travers le feuillage des groupes de feux aussi nombreux, dit-il, que les étoiles du ciel. En effet, l'armée de Malinkamory était échelonnée sur plus d'un kilomètre de longueur.

« Exténués de fatigue, les fugitifs après avoir à la hâte allumé des feux s'étaient endormis, non sans avoir, par der- nière mesure de précaution, élevé une petite palissade de bambous pour barrer la route.

« L'un des prisonniers signale un sentier qui permet de descendre un par un dans le fond du marigot et de remonter sur l'autre bord. La 2°^® compagnie commence le passage silencieusement; les hommes s'accroupissent sur l'autre rive. Heureusement, à ce moment, la lune, comme si elle eût été complice, s'était voilée.

« Au bruit d'un bambou brisé par l'un des tirailleurs, quel- ques noirs se réveillent en sursaut. Inquiets, ils dressent la tête.

« Ils vont jeter Talarme ! Tout à coup retentit le comman- dement de : Feu ! aussitôt suivi d'une salve bruyante.

« Il s'élève alors dans le camp de Malinkamory une cla- meur de surprise et d'effroi : Touhako ! Toiihako ! Ce sont les blancs ! Ce sont les blancs !

« Aux feux de salve succèdent aussitôt des feux rapides très nourris destinés à fouiller le terrain en avant et à empêcher l'ennemi de se reconnaître. Puis la petite troupe chargea.

SÉNÉGAL ET SOUDAN FRANÇAIS. 57

« Il s'ensuivit une mêlée générale qui faillit être fatale à nos soldats. Ceux-ci^ malgré la sonnerie de « Cessez le feu », tiraillaient dans toutes les directions, entraînés par l'exemple de plusieurs d'entre eux qui, chantant victoire à tue-tête, bondissaient à droite, bondissaient à gauche, et, à chaque saut, à chaque pirouette, déchargaient leurs armes au hasard. Ce ne fut qu'à force de cris et de bourrades que les chefs purent reformer la troupe.

«Des feux de salve, exécutés comme à l'exercice, furent alors dirigés sur la ligne des feux de bivouac qui se prolon- geaient au loin ».

L'ennemi était en complète déroute : surpris en plein som- meil, il avait abandonné ses armes et ses chevaux sur le champ de bataille. Il laissait un grand nombre de morts au- tour des feux de bivouac et dans un petit marigot beau- coup avaient cherché un refuge à la première décharge des coups de fusil. De notre côté, nous n'eûmes qu'un offi- cier indigène et un tirailleur blessés.

Il était quatre heures du matin.

« Les dispositions de sûreté prises, de grands feux d'avant- postes allumés, officiers et soldats, harassés de fatigue se jettent sur le sol pour prendre un peu de repos.

c< Au lever du jour, après deux heures à peine de sommeil, le réveil est ordonné. Les officiers sont obligés de secouer fortement leurs hommes pour les tirer de la torpeur la fatigue et la fraîcheur de la nuit les ont plongés ».

La poursuite recommence aussitôt.

Après vingt-quatre heures de marche forcée à travers un pays difficile et légèrement montagneux, la colonne mobile arrive à Nabou. Là, on apprend que l'armée de Malinka- mory est complètement détruite. Démoralisés par l'attaque

58 SÉNÉGAL ET SOUDAN FRANÇAIS.

de nuit du colonel Frey, affolés par la poursuite dont ils étaient l'objet, les soldats de Samory se sont jetés dans la montagne. Les captifs qu'ils emmenaient avec eux en ont pro- fité pour prendre la fuite. Malinkamory, accompagné seule- ment de trois cavaliers, après avoir failli à plusieurs reprises tomber entre nos mains, s'est dirigé d'une traite sur Fara- bala pour gagner de le Niger.

Le 22 janvier la colonne mobile est de retour à Niagassola. Dans ces quatre dernières journées, elle avait parcouru près de deux cents kilomètres, dont trente environ en pays de montagnes.

Samory, complètement découragé par le désastre de Fa- tako-Djino, demanda la paix. Le colonel lui fît répondre que tant qu'un seul sofa (c'est le nom sous lequel on désigne les soldats de Samory) serait sur la rive gauche du Niger, au- cune négociation ne serait possible.

Le sultan accepta toutes nos conditions, et peu après il se soumit, signa le traité qui reconnaissait à la France la pos- session de toute la rive gauche du Niger jusqu'au Tankisso ; il ne conservait en aval de cet affluent que les territoires de la rive droite.

IV.

Cette paix ne nous débarrassait pas seulement d'un ennemi gênant dans le Sud de nos possessions soudaniennes ; elle forçait également notre vieil adversaire, Ahmadou, à traiter également avec nous. Ahmadou comprit que rien ne nous empêcherait désormais de concentrer toutes nos forces contre lui, et il consentit en mars 1887, c'est-à-dire moins d'un an

SÉNÉGAL ET SOUDAN FRANÇAIS.

59

après Samory, à signer avec nous une convention qui pla- çait ses états sous notre protectorat.

Ce double succès diplomatique nous permit de nous dé- barrasser rapidement d'un nouvel adversaire, le prophète Mahmadou-Lamine qui agitait la vallée supérieure du Séné- gal et menaçait nos postes du Haut-Fleuve. Le lieutenant colonel Gallieni, nommé commandant supérieur, en eut faci- lement raison au cours de la campagne de 1887-1888.

Une ère de tranquillité paraissait alors devoir s'ouvrir pour le Soudan. On en profita pour organiser nos nouvelles con- quêtes. Les territoires du Haut-Sénégal et du Niger furent détachés de la colonie du Sénégal, dont ils avaient jusqu'a- lors dépendu administrativement et formèrent la colonie du Soudan français, dont la capitale fut fixée à Kayes. Des reconnaissances hydrographiques et géographiques sillonnè- rent cette contrée jusqu'alors si peu connue. Le lieutenant de vaisseau Caron, commandant la canonnière Niger leva tout le cours du fleuve jusqu'à Tombouctou. Le capitaine Binger explora la boucle du Niger. Enfin on s'occupa de prolonger par un petit chemin de fer Decauville la ligne de Kayes à Bafoulabé qui devait relier nos possessions du Sénégal au Niger et ouvrir une voie commerciale dont on se promettait de nombreux avantages. On sait comment finit cette entreprise, malmenée, et dans laquelle des millions furent engloutis sans aucun résultat pratique. Ces pays sont trop pauvres pour qu'un instrument coûteux et délicat comme l'est une voie ferrée puisse réussir et couvrir ses frais. Au Sénégal comme au Tonkin, comme à Madagascar, un chemin de fer peut être un instrument de conquête ; il ne pourra être d'ici bien longtemps une source de revenu commercial.

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Ce fut aussi à cette époque que remontent les premiers essais d*évangélisation religieuse. « On se rendit bientôt compte que ce n'était pas tout que de massacrer vaillam- ment les ennemis du drapeau français sur les champs de bataille du Soudan et ces pages montrent combien de ma- sacres ont eu lieu en effet dans ces campagnes. Après avoir « taillé », il fallait « coudre », selon le mot célèbre de la vieille Catherine de Médicis. Or, pour coudre un ordre de choses conforme à l'influence française, il était nécessaire de faire appel au sentiment religieux, le même qui a tiré de la bar- barie les ancêtres des habitants actuels de la France, de l'Allemagne, de l'Angleterre, et qui peut seul tirer de leur barbarie actuelle les habitants du Soudan (1). »

Les Pères du Saint-Esprit qui vinrent s'installer en 1888 à Kita, avaient fort à faire pour régénérer ces populations mandingues abruties par un fétichisme grossier et pour arrêter la propagande musulmane qui s'étend avec tant de rapidité dans toute l'Afrique centrale. « Pour réussir dans leurs généreux efforts^ a dit excellemment le commandant Pé- roz qui les a vus à l'œuvre et les a fort appréciés, il faut qu'ils soient soutenus d'une façon ouverte, nette, franche, dans la pratique même de ce que leurs attributions sacerdotales doit avoir de sacré, aux yeux des indigènes. Il suffirait pour cela que nous tous, officiers de passage ou en résidence au siège d'une mission, quels que soient nos opinions religieuses ou nos sentiments d'indépendance spirituelle, nous nous ren- dions en quelque apparat aux offices sacrés. C'est ce qu'a fait le colonel Archinard, au cours de sa dernière campagne ; il est à désirer que son exemple ait des imitateurs (2). »

(1) Avenir militaire.

(2) Commandant Pbroz. Campagnes au Niger.

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Ajoutons encore, avec le Commandant Péroz, qu'il serait également à désirer que l'apostolat religieux ne se bornât pas aux seuls nègres. Dans toutes ces campagnes du Soudan, nos soldats ont été privés des secours de la religion. « Des soldats, des officiers sont morts en demandant instamment un prêtre. Il fut impossible de satisfaire aux vœux de ces agonisants, les colonnes françaises n'ayant jamais eu un aumônier avec elles. »

Qu'ajouter à une pareille constatation ! Ceux qui donnent leur vie pour leur pays doivent-ils être les seuls à ne pas jouir de cette fameuse liberté de conscience qu'on prend tant de soin à assurer à ceux qui n'ont ni conscience ni religion ? Est-ce la civilisation que nous allons porter à ces peuples soi-disant barbares, et leur barbarie, tout compte fait, ne vaudrait-elle pas mieux qu'une telle civilisation ?

CHAPITRE IV.

I. Le commandant Archinard, II. Prise de Koundian. III. Bombarde- ment et occupation de Ségou. IV. Siège d'Ouossébougou. Résistance acharnée. Combat de rues. Une nuit affreuse. Attaque furieuse des Toucou- leurs. Le commandant Archinard et les Bambaras. Noble émulation. Une \'ûle cassée. V. Nouveaux engagements. Le capitaine Ruault à Kalé. 120 contre 4 000.

I.

En 1888 le chef d'escadron Archinard, de l'artillerie de marine fat nommé commandant supérieur du Soudan Fran- çais. Cet officier qui allait se faire un nom si glorieux dans les campagnes que nous allons raconter n'était pas un inconnu dans notre nouvelle colonie. Il avait déjà pris part aux campa- gnes du colonel Borgnis-Desbordes et s'y était fait remarquer par son activité et son énergie. Désigné pour commander en chef au milieu de circonstances particulièrement diffici» les, il allait donner la mesure de ses talents militaires et de ses puissantes facultés d'organisateur. Son nom restera lié à la conquête du Soudan Français comme celui de Faidherbe à celle du Sénégal.

Au moment le commandant Archinard prit possession de son commandement, (octobre 1888) la situation commen- çait à se troubler de nouveau. Nos deux ennemis, Ahmadou et Samory, n'avaient accepté la paix qu'avec l'espérance de

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se refaire et de nous attaquer à nouveau, dès qu'ils seraient prêts. Ils s'entendaient sous main pour nous créer tous les embarras possibles. Ahmadou, plus rapproché de nous, avait recommencé à nous susciter mille ennuis ; il entravait notre commerce, excitait contre nous les petits chefs, nos voisins, faisait maltraiter nos alliés et même nos tirailleurs isolés, quand il pouvait mettre la main sur eux.

Le village de Koundian, situé à peu près au milieu de notre ligne de postes, était le centre de toutes les intrigues qui s'ourdissaient autour de nous. C'était de que partaient toutes les petites expéditions, les razzias dirigées contre nos alliés. Ahmadou, sommé dévacuer ce village, n'en avait rien fait; son lieutenant, Boukary, qui gouvernait la place en son nom, ne cessait de travailler à en augmenter les fortifications et en renforçait la garnison par des contin- gents appelés des villages voisins.

Le commandant Archinard se décida à en finir par un coup de force.

II.

Il se mit en route le 15 février 1889 au soir avec une co- lonne forte de trois à quatre cents hommes et arriva le 18 à quatre heures du matin en face de Koundian après avoir parcouru 100 kilomètres.

L'avant-garde commandée par le capitaine Quiquandon était arrivée deux jours auparavant. Elle avait pour mission de gêner les préparatifs de défense des gens de Koundian , car les derniers renseignements reçus ne laissaient aucun doute sur la ferme résolution des habitants de se défendre jusqu'à la dernière extrémité. La place de Koundian avait

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subi victorieusement tant d'attaques que les habitants avaient pleine confiance. Ils avaient pris toutes les précautions possi- bles pour la défense, jusqu'à enlever et brûler sur place les toitures en paille des cases pour empêcher la propagation des incendies allumés par les obus.

A l'arrivée de l'avant-garde, une quarantaine d'hommes armés de fusils avaient pris position à 600 mètres de la for- teresse au débouché d'un défilé. Ils se précipitèrent sur les nôtres en poussant de grands cris. Quelques feux de section les obligèrent à rentrer dans la place.

Cependant les provocations, les défis, les rodomontades qui n'avaient pas cessé tant que l'avant-garde était restée seule devant Koundian firent place au plus profond silence à l'arrivée de la colonne.

« Les gens de Koundian avaient cru sans doute que l'avant-garde devait seule les attaquer, et, renfermés dans leur citadelle, ils jugaient avec juste raison qu'une centai- ne de tirailleurs ne pouvaient guère les inquiéter. Ils avaient installé un service de garde et toutes les nuits les cris de Allorou : « Gens des créneaux, veillez ! » se faisaient en- tendre.

« Les troupes et les pièces étant disposées, le comman- dant supérieur attendit environ une demi-heure pour voir si quelque demande de parlementer se produirait. Aucun bou- bou blanc n'ayant été agité (comme il est d'habitude de le faire en pareille circonstance), il fit envoyer un obus de 80 au milieu de la ville ; un immense cri Ah ! Allah ! prolongé s'éleva; quelques coups de fusil furent tirés des tours, puis tout rentra dans le silence. Après un moment d'attente, le tir commença sans interruption.

« La brèche était à peu près impossible à faire. Nos projec-

. COLONEL ARGHINARD

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tiles de 80 milimètres ne traversaient pas et ne faisaient tomber que quelques pierres dès qu'ils frappaient près de la crête. »

Obligé d'agir de vive force, le commandant Archinard voulut que l'effet produit fût aussi considérable que possible, pour bien prouver à nos ennemis qu'aucune citadelle cons- truite par les noirs, si forte qu'elle fût, ne pouvait nous résister.

La place n'avait que deux portes de sortie. Le comman- dant résolut d'attaquer l'une, et fit surveiller l'autre par un détachement de cinquante tirailleurs. Nos auxiliaires noirs occupaient tous les défilés voisins ; Koundian étant entouré d'un cirque de montagnes, aucun de ses défenseurs ne de- vait nous échapper.

Le bombardement et le tir en brèche commencés à six heures du matin durèrent sens interruption jusqu'à deux heures de l'après-midi. Les défenseurs ripostaient faiblement, se rendant compte de l'insuffisance de portée de leurs armes.

L'assaut fut ordonné à deux heures. La colonne d'assaut composée d'une compagnie de tirailleurs fut brillamment enlevée par les officiers, capitaine de Fromental et sous- lieutenant Marchand. Mais elle fut reçue par un feu nourri. Les défenseurs s'étaient groupés derrière le mur attaqué ; d'autreS; malgré le tir d'une pièce d'enfilade, étaient restés couchés au pied du mur, plus ou moins protégés par quel- ques obstacles ; d'autres étaient cachés dans des trous de la maçonnerie ou dans les cases restées debout en face de la brèche.

Arrêtés sur la brèche par une dénivellation brusque de deux mètres cinquante de hauteur, nos tirailleurs durent fu-

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66 SÉNÉGAL ET SOUDAN FRANÇAIS.

siller d'abord les ennemis de haut en bas. Bientôt, pris en flancs par quelques tireurs qui avaient réussi à couronner les créneaux voisins, les défenseurs de la brèche lâchèrent pied. Ce fut alors pendant quelque temps la vraie guerre des rues. Les noirs tinrent vigoureusement dans quelques cases, notamment dans celle de Boukary, le gouverneur, l'on trouva plus tard une dizaine de tués. La plupart s'enfuirent affolés en se précipitant du haut des tours. Presque tous furent pris ou tués par les auxiliaires ou les spahis. A quatre heures tout était terminé.

Des trois cents guerriers que renfermait Koundian, un bien petit nombre put s'échapper. Nous n'eûmes de notre côté qu'un tirailleur tué et trois autres blessés grièvement. Quelques auxiliaires furent tués pendant la poursuite. Le sous-lieutenant Marchand fut légèrement blessé à la tête par un coup de feu à bout portant qui traversa son casque.

m.

La prise de Koundian n'eut pas les conséquences sur les- quelles on comptait. Loin d'en être effrayé, Ahmadou en prit prétexte pour se préparer à la guerre. Il fît alliance avec les chefs du Fouta sénégalais, et s'entendit avec notre éternel ennemi Samory, qui malgré ses nombreuses défaites et les traités que nous lui avions imposés, ne pouvait se résoudre à vivre en paix avec nous. Bref une coalition formidable se prépara et menaça de nous enserrer de toutes parts .

Dès la fin de 1889 des mouvements hostiles se dessinè- rent sur toute la ligne de nos postes ; des villages furent pillés ; des femmes, des enfants furent enlevés ; des indigènes sans armes qui allaient de Koundou à Kita pour chercher du

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travail furent emmenés en captivité ; des razzias eurent lieu sur différents points de notre frontière et dans le voisinage même de Médine et de Rayes.

Sur le Niger, le fils d'Ahmadou, Madani, qui gouvernait pour le compte de son père dans son ancienne capitale, à Ségou, interdisait complètement la navigation en aval de cette ville. En vain nos deux canonnières avaient-elles es- sayé d'ouvrir au commerce le grand fleuve du Soudan, aucune pirogue ne pouvait circuler devant Ségou, celles qui essayaient de commercer avec les canonnières et de leur por- ter du riz ou du mil étaient frappées de lourdes amendes ; des peines sévères étaient infligées aux riverains qui consentaient à leur fournir ou même à leur laisser prendre le bois né- cessaire au chauffage des machines. Aux représentations et aux menaces qui lui furent faites, Madani répondit insolem- ment (( qu'il se moquait des Français comme des moustiques bourdonnant à ses oreilles. >>

Le commandant Archinard prit vite son parti ; il se déci- da, avec l'autorisation de la métropole, à s'emparer de Ségou.

L'entreprise était hardie. Ségou était considérée comme une des principales citadelles de l'Islam au Soudan. Ahmadou y avait accumulé des ressources qui pouvaient rendre la ré- sistance longue et opiniâtre. En outre, en allant opérer ainsi à mille kilomètres de sa base d'opérations, le commandant Archinard risquait d'être attaqué sur son flanc gauche par Ahmadou installé à Nioro, sur son flanc droit par Samory, et coupé de ses communications avec le Sénégal. Le plus grand secret et la plus grande célérité étaient nécessaires pour mener à bien cette hardie entreprise. Le commandant supérieur n'y faillit point.

68 SÉNÉGAL ET SOUDAN FRANÇAIS.

Son expédition de Ségou fut menée avec une rare maes- tria.

Parti de Médine le 15 février 1890, il arriva le 6 avril devant Ségou sans que ni Ahmadou ni Samory n'eussent pu deviner ses projets.

La colonne se composait de 568 tirailleurs sénégalais, 20 hommes d'infanterie de marine, 39 spahis, une section de 95 millimètres de campagne, une section de 80 milli- mètres de montagne, deux sections de 4 de montagne, un mortier de 15 centimètres, en tout 742 combattants, officiers et soldats, auxquels on peut joindre environ 1500 auxiliaires indigènes.

La ville de Ségou est située sur la rive droite du Niger. Le commandant Archinard comptait la bombarder de la rive gauche, puis passer le fleuve en amont par un gué générale- ment praticable et donner l'assaut. Malheureusement des pluies, exceptionnelles à cette époque, avaient grossi le fleuve. Le gué sur lequel on comptait fut reconnu trop diffi- cile. En prévision de cet événement une flottille de pirogues avait été préparée à Bammakou et descendait le fleuve sous le commandement de l'enseigne de vaisseau Hourst. Elle rejoignit la colonne le G avril à huit heures du matin. Nos troupes étaient déjà campées sur les bords du fleuve qu'elles avaient atteint le même jour après une marche de nuit, à cinq heures et demie du matin.

« De Ségou on nous regarde arriver ; les maisons et les murs se couronnent d'observateurs; les habitants de la cam- pagne rentrent dans la ville, les pécheurs regagnent la rive droite. On entend le tahala (tambour de guerre) qui appelle les guerriers aux armes. »

De notre côté, la section de 95 et les deux sections de 4

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sont mises en batterie sur des dunes de sable d'où Ton dé- couvre très distinctement la ville et ses divers édifices. La section de 80 est placée plus près du fleuve prête à tirer sur les groupes. Les troupes campent derrière les dunes des emplacements leur sont désignés ; des cartouches sont distri- buées pour compléter l'approvisionnement et l'on prend le repas du matin.

A neuf heures commence le passage ; trois compagnies s'embarquent sur les pirogues arrivées de Bammakou. Les pièces de 80 ouvrent le feu sur des groupes très nombreux qui se sont réunis de l'autre côté du fleuve près du point d'atterrissement et dont l'intention évidente est de s'opposer au débarquement de nos troupes. Au second obus qui tombe au milieu d'eux, tous prennent la fuite pour aller se refor- mer un peu plus loin.

Les compagnies commencent le passage ; elles doivent tra- verser le premier bras, attendre sur l'île les canons de 80, puis passer le second bras et occuper à 800 mètres des murs de Ségou une colline qui commande les environs. Elles doi- vent attendre que toute la colonne ait effectué le passage jusqu'au moment où^ le bombardement et la brèche étant assez avancés, le commandant supérieur passera lui-même sur la rive droite pour diriger l'assaut.

Pendant ce temps les pièces de 95 et de 4 tirent sur le mur d'enceinte au pied même de la maison du gouverneur Madani. On cherche à faire brèche à 1.000 mètres dans l'an- gle du tata ; quelques coups sont dirigés sur la poudrière et sur le trésor. La section de 80 oblige l'ennemi placé sur la rive droite à se cacher derrière les maisons du village de Somonos.

Ail heures et demie la tête de la colonne arrive sur la

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rive droite ; aussitôt le chef du village de Somonos vient faire sa soumission.

Ordre est donné partout de ne plus tirer sur ce village. Les pièces de 95 continuent à tirer sur la brèche qui semble devenir bonne. Les pièces de 4 ne peuvent pas grand' chose contre des raurs de plus de trois mètres d'épaisseur formés de boulettes de terre pétrie et agglomérée; elles répartissent leurs coups sur toute la ville.

Aucun coup de feu n'a encore été tiré sur nous. Nos pièces tiennent l'ennemi à trop grande distance pour qu'il se serve de ses armes. A midi et demi, les habitants de Somonos arri- vent en foule apportant des cadeaux, des moutons. Ils disent que les défenseurs de Ségou ont pris la fuite, Madani tout le premier, en abandonnant sa famille. D'après eux, il n'y aurait plus personne dans la ville.

Le passage des troupes continue rapidement. Le lieute- nant Sansarric avec l'infanterie de marine reçoit l'ordre d'aller occuper le trésor. Le feu des pièces doit s'arrêter quand le mouvement de l'infanterie de marine ne permettra plus le tir.

De grands rassemblements sont signalés derrière la ville dans le Champ des Décapités. Les pièces allongent le tir et les dispersent.

Les deux compagnies qui ont passé les premières reçoi- vent l'ordre d'entrer dans Ségou après l'infanterie de marine et d'occuper la ville. Les pièces de 80 installées sur la rive droite tirent encore pour enfiler la face du tata parallèle au fleuve quelques hommes ont été aperçus.

A 1 heure et demie, le feu des pièces cesse sur les deux rives. La brèche est inutile. Nos troupes entrent par les

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portes de la ville laissées ouvertes. Les spahis et les auxi- liaires battent la plaine.

Toute la ville est occupée, sauf le tata d'Ahmadou dont les portes sont fermées ; on n'entend que quelques coups de feu isolés, de plus en plus rares.

A trois heures et demie le commandant Archinard entre à Ségou. Il fait immédiatement chasser de la ville les auxi- liaires qui ont commencé le pillage, et garder les portes du tata ou réduit intérieur. Qu'ya-t-il derrière ces grands murs au pied desquels nos troupes victorieuses ont s'arrêter, impuissantes à les démolir ou à les franchir? La porte est fermée-et résiste à tous les efforts. Elle est en bois de fer de 15 à 20 centimètres d'épaisseur. Elle n'a pu être fermée que de l'intérieur. Le tata est assez grand pour renfermer des milliers de défenseurs.

Le commandant craint quelque ruse de guerre, telle qu'en pratiquent souvent les noirs, afin de tomber sur l'en- nemi au moment débandé il se livre au pillage. C'est ce qu'avait fait l'année précédente Tiéba dans sa lutte contre Samory.

« D'un arbre voisin on peut voir par-dessus les murs. Le commandant fait grimper un homme. Il n'aperçoit que des femmes effrayées qui, cédant aux menaces, promettent d'ou- vrir la porte, puis n'osent plus le faire. On fait approcher un canon, on décharge deux obus, on les tire à bout por- tant. La porte cède enfin, les ferrures brisées. La citadelle' ne renferme que les femmes d'Ahmadou. Madani les a toutes abandonnées au moment du bombardement, pour prendre plus vite la fuite.

« La prise de cette capitale, qui faisait toute la force des descendants d'Al-Hadji-Omar, ne nous avait pas coûté un

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homme. Nous nous attendions, dit le colonel, à une résis- tance désespérée, et à peine découyrit-on quelques morts, entre autres le marabout dans sa mosquée.

« Les constructions de Ségou offraient cependant des ga- ranties extraordinaires contre les effets meurtriers de l'artille- rie. On ne peut rêver, dit le commandant Archinard, un systè- me de pare-éclats plus complet que celui qui est constitué par tous ces murs de terre épais, rapprochés, enchevêtrés. Sauf les coups dirigés hors de la ville, le rôle utile de l'artillerie s'est trouvé réduit à jeter l'épouvante et le désarroi. Ségou est si grand, les murailles du réduit et des principales mai- sons si épaisses qu'en dehors de la brèche rien ne faisait voir que la ville eût été bombardée.

« Le feu avait été ordonné aussi rapide que possible au début pour tenter de démoraliser l'ennemi sans lui laisser le temps de s'habituer aux coups de canon et de constater leur peu d'effeo meurtrier. C'est ce qui est précisément ar- rivé. »

« La prise de Ségou, dit encore le commandant dans son rapport, ne coûta que des fatigues pour le corps expédition- naire et du travail pour l'état-major (1). Mais le résultat fut immense. La chute de cette capitale eut un grand re- tentissement chez les noirs de St-Louis et jusqu'au centre de l'Afrique ; elle eut pour effet immédiat de renverser la do-

(1) A la tête de l'état-major se trouvait le capitaine Bonnier, le frère de l'offi- cier qui devait trouver plus tard une mort si tragique àTombouctou. Le com- mandant Archinard fait de lui le plus vif éloge ; il reconnaît que c'est à son travail opiniâtre et à son activité incessante qu'il put faire franchir 250 kilo- mètres à une colonne de plusieurs milliers d'hommes (y compris les porteurs) dont la plupart n'avaient aucune idée de la discipline, sans que personne ait jamais manqué du nécessaire et que les pays traversés aient eu à souffrir da leur passage.

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mination des Toucouleurs et de détruire à tout jamais Tem- pire musulman qu'Al-Hadji-Omar avait fondé quarante ans auparavant sur les bords du Niger.

Le commandant se hâta de profiter de sa victoire. 11 en- voya de différents côtés de petites colonnes qui reçurent la soumission de tous les villages environnants. Lui-même resta à Ségou, organisa sa conquête, y installa une garnison et nomma commandant d'armes le capitaine Underberg, capitaine d'artillerie de marine ; il rallia au- tour de lui les Bambaras, anciens maîtres du pays, que les Toucouleurs tenaient sous leur domination depuis la conquête d'Al-Hadji-Omar. et s'en fit des alliés qui recon- nurent franchement notre protectorat.

IV

Le 11 avril, le commandant Archinard quitta Ségou à la tête d'une colonne composée de 292 hommes, et se dirigea vers Ouossébougou, forteresse toucouleure qui servait de liai- son entre Nioro, la nouvelle capitale d'Ahmadou, et le Ni- ger. C'était de que les guerriers musulmans s'élançaient à l'improviste sur les villages bambaras pour les piller, enlever les femmes et les enfants et razzier les troupeaux. Les Bam- baras avaient souvent attaqué cette place ; mais réduits à leurs seules ressources, ils n'avaient jamais pu en venir à bout.

Le 25 avril, la colonne arrive devant la place. Partie à 3 heures du matin de sa dernière étape, elle s'arrête un ins- tant derrière la crête d'une dune de sable qui la dérobait en- core à la vue la ville. La colonne serre, la section de

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80 prend ses dispositions de combat, et à huit heures et de- mie on se remet en marche. Au moment l'on débou- che sur la crête, les habitants qui sont dans les champs rentrent précipitamment, et le tabala se fait entendre appe- lant les guerriers aux armes.

A 8 heures 45, les deux pièces se mettent en batterie à 400 mètres du village. Les deux compagnies de tirailleurs sont placées à droite et à gauche des pièces ; les spahis se met- tent en bataille en arrière et à droite. Les auxiliaires bamba- ras se massent à 200 mètres en arrière. Partout sur la crête du mur d'enceinte apparaissent les défenseurs.

Les compagnies font quelques feux de salve, mais les défenseurs n'en semblent pas intimidés ; quelques-uns en» tièrement découverts brandissent leurs fusils et nous mena- cent à grands cris. Nous sommes trop Icin pour qu'ils es- sayent de tirer.

La section de 80 répartit ses coups sur tout le village. Après une heure de tir, elle s'avance de cent mètres et com- mence le tir en brèche sur le mur d'enceinte. Ce mur est peu épais et fait en terre sablonneuse. Chaque coup de canon fait son trou, et de chaque trou le sable coule abondamment ; la brèche se fait rapidement.

Vers midi, le feu des assiégés s'arrête, le tabala cesse ; on s'attend à une sortie qui donnera à nos hommes l'occasion de combattre sans trop de désavantage. Mais le tabala reprend une demi-heure après, lent, régulier, agaçant.

A 1 heure 35, la brèche est terminée. L'artillerie a fait tout ce qu'elle a pu pour en rendre l'accès facile et débarras- ser les abords. Mais l'attitude des défenseurs est tellement énergique, que le colonel n'ose ordonner l'assaut. Il fait placer l'artillerie sur une hauteur qui domine le village et d'oii l'on

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peut prendre en enfilade la face sur laquelle la brèche a été pratiquée.

Cependant les défenseurs tiennent bon et ne quittent pas les abords de la brèche. Nos auxiliaires pressés par la soif vont chercher de l'eau à des puits situés sous le feu même de l'ennemi à moins de cent mètres des murs. Un grand nombre sont blessés.

L'affaire traîne. Il est quatre heures. Dans deux heures, la nuit arrivera. Le village est grand et il faudra du temps pour l'occuper, même en supposant que l'ennemi lâche pied après avoir combattu sur la brèche.

L'assaut va être tenté. La compagnie d'anciens tirailleurs, lieutenant Levasseur, marchera entête^ suivie des auxiliaires et de la compagnie des tirailleurs Launay qui doit s'arrêter sur la brèche et empêcher les auxiliaires de sortir une fois qu'ils seront entrés.

Le commandant supérieur exhorte les troupes. Il fait rassembler les auxiliaires, leur rappelle leur vieille haine, annonce l'heure de la vengeance, fait crier les griots.

A 4 heure 35 la colonne d'assaut s'ébranle. Elle s'avance tranquillement en colonne de compagnie, les sections par- faitement alignées. Le réduit est donné comme point de direc- tion. Les pièces de 80 accélèrent leur tir sur la brèche. Lorsque la tête de la colonne arrive à une cinquantaine de mètres de la brèche, les pièces cessent le feu. Le lieutenant Levasseur, seul en avant, enlève sa compagnie au pas gym- nastique. Les défenseurs ouvrent des deux côtés de la brè- che un feu des plus vifs auquel les assaillants ne répondent pas.

Le lieutenant Levasseur entre le premier, suivi de ses tirailleurs ; le tabala bat plus rapidement et la fusillade se

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maintient toujours aussi intense. Les auxiliaires s'engagent après les tirailleurs. Mais bientôt cette masse s'arrête. Le lieutenant Levasseur tombe dangereusement blessé. Quatre hommes le transportent ; deux sont tués, deux autres les remplacent et amènent le lieutenant à l'ambulance. Le capi- taine Mangin qui commande les auxiliaires reçoit Tordre de le remplacer à la tête des anciens tirailleurs.

Pendant ce temps les tirailleurs de la compagnie Launay ont perdu patience. Voyant les auxiliaires s'arrêter devant eux, fusillés à bout portant par les guerriers ennemis qui, bien postés, tiraient sur eux sans qu'ils pussent répon- dre utilement, ils se sont précipités en avant sous les ordres du lieutenant Lucciardi. Une section seule reste pour garder la brèche. Bientôt les tirailleurs sont eux-mêmes arrêtés devant une cour et une rue commandées par les murs d'un tata particulier d'où les coups de fusil partent sans interrup- tion. Le lieutenant Lucciardi à cheval sur un mur dirige le tir de ses hommes dont plus du quart est déjà tombé. La section Sadioka occupe une cour en arrière. Le capitaine Bonnier^ qui est venu de la part du commandant supérieur prendre la direction du combat, lui donne l'ordre de se por- ter en avant pour s'emparer des cases d'où l'ennemi fusille la section Lucciardi. Elle est arrêtée bientôt par un mur trop haut pour être escaladé.

Pendant qu'elle cherche à le tourner, le capitaine Bonnier retourne du côté sont engagés les anciens tirailleurs. Leur nouveau chef, le capitaine Mangin, vient d'être frappé à mort ; deux sergents européens tombent bientôt après. La compagnie n'a plus ni officier ni sous-officiers européens. Le désordre est à son comble. Les auxiliaires encombrent les rues, les cours, les cases, cherchant la protection des

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murs et déchargeant leurs fusils au hasard. Les uns crient qu'ils n'ont plus de poudre ; d'autres cherchent à sortir du tata ; à chaque coin de rue, c'est le même mouvement d'hé- sitation qui arrête l'élan des tirailleurs et trouble l'action.

Le capitaine Bonnier, qui se multiplie avec un courage et une ardeur sans pareils, malgré une blessure au bras heureusement assez légère, rallie quelques guerriers choisis parmi les auxiliaires bambaras ; il se met à leur tête, et en- traînant les anciens tirailleurs, il commence à regagner du terrain. De tous côtés le sol est jonché de cadavres, de blessés, attestant une égale vigueur chez les défenseurs et chez les assaillants.

Cependant la nuit arrive ; un incendie allumé par les assiégés arrête de nouveau l'élan des tirailleurs. Bientôt ceux-ci sont obligés de reculer devant les progrès des flam- mes. Les auxiliaires bambaras, voyant les tirailleurs reculer, sont pris de peur et se portent en foule vers la brèche. On réussit à grand peine à arrêter la panique.

En vain le capitaine Bonnier tente un dernier effort pour pénétrer avant la nuit jusqu'au réduit ; il reconnaît l'impos- sibilité d'y arriver.

Le commandant supérieur prend alqrs des dispositions pour la nuit : les tirailleurs gardent les positions conquises dans l'intérieur de la place ; les auxiliaires bambaras sortent de l'enceinte ; des vivres sont envoyés aux combattants qui devront manger et se reposer sur place en se gardant le mieux possible. La pièce de 80 doit tirer toute la nuit sur le réduit pour empêcher les défenseurs de se fortifier et prépa- rer la brèche pour le lendemain ; une section de tirailleurs garde les abords de la brèche.

Dès' que la nuit est venue, les Toucouleurs redoublent

78 SÉNÉGAL ET SOUDAN FRANÇAIS.

leurs feux et cherchent à entourer les sections établies dans le village.

Le tabala ne cesse de battre.

La pièce de 80 exécute son tir lentement, un coup envi- ron toutes les dix minutes.

Toute la nuit des coups de fusil partent du réduit, quel- ques-uns des environs de la brèche, et beaucoup autour de la partie du village occupée par la compagnie Launay qui répond très peu .

Les spahis occupent en dehors de la place le mamelon sont établis le commandant supérieur, l'état-major et l'am- bulance.

Vers deux heures et demie du matin, des cris sauvages s'élèvent tout à coup, le feu de l'ennemi devient plus ra- pide, des feux de section répondent presque aussitôt. Une attaque furieuse des plus braves guerriers d'Ouossébougou, qui se précipitent sur deux barricades établies et défendues par la compagnie Launay, est repoussée vigoureusement ; mais les barricades ont été démolies par l'ennemi avant qu'il se décide à lâcher pied. En même temps des guerriers sortent en tirant par une porte voisine de la brèche et par la brèche même. La pièce accélère le feu et lance des boîtes à mitraille. La section de soutien et celle qui garde la brèche exécutent des feux rapides ; le tabala bat avec rage ; puis tout se calme et la pièce reprend son tir lent et régulier.

A trois heures et demie l'ennemi fait une nouvelle sortie, mais cette fois par une porte qui se trouve en face de Fambulance. Une violente fusillade est dirigée sur l'état- major. Les spahis se mettent en ligne à pied, avec tous les hommes valides, officiers, médecins, vétérinaires, conduc- teurs, etc. Mais l'ennemi n'arrive pas jusque ; son

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but, comme on le sut le lendemain, était simplement d'aller chercher de l'eau aux puits situés en dehors de l'enceinte.

Enfin cette affreuse nuit arrive à sa fin . La lutte va re- commencer plus vive. Toutefois, Teffectif de nos troupes régulières est trop restreint pour qu'on puisse les lancer à l'assaut du réduit avec la certitude du succès, et nos hommes sont tellement fatigués que le colonel hésite à leur demander un nouvel effort, s'il ne doit pas être le dernier.

Après un nouveau bombardement qui dure toute la matinée, sans grand effet, le commandant supérieur réunit les chefs des auxiliaires bambaras. Il les harangue avec une grande vivacité et leur reproche le manque de courage dont leurs hommes ont fait preuve la veille : « C'est pour « vous, leur dit-il, queje suis venu ici, pour vous seuls, car « Ouossébougou ne gênait pas les Français. Vous m'avez dit « queje n'avais qu'un trou à faire dans la muraille et que « vous y passeriez tous. J'en ai fait cinquante. Les blancs « ont passé la nuit dans le village ; il n'y a presque plus « rien à faire ; le village est à moitié démoli ; presque « tous les guerriers qui y étaient sont morts. Voulez- vous « en finir? Je comptais sur vous, puisque vous me l'aviez « prorais. On dit que les Bambaras ne mentent pas et je « le croyais ; autrement j'aurais amené cent tirailleurs de « plus et tout serait fini depuis longtemps. Je n'ai pas besoin « de cavaliers. Il n'y a que les lâches qui restent à cheval « en disant qu'ils poursuivront les fuyards. Vous voyez « bien que les Kagoros d'Ouossébougou ne se sauvent pas. « Sont-ils plus braves que vous ? Etes-vous des femmes « ou des captifs ? Je croyais que les Bambaras étaient « braves, qu'ils aimaient la bataille, qu'ils ne craignaient

-80 SÉNÉGAL ET SOUDAN FRANÇAIS.

« pas plus la mort que les blancs. Les blancs ont marché « les premiers, les chefs avant les soldats. Etes- vous des « chefs ? est votre place ? Cette fois-ci je vais vous « laisser aller seuls. Je veux savoir au juste ce que valent « les Bambaras.

Enflammés par cette rude éloquence, tous s'écrient que les cavaliers mettront pied à terre et que les chefs seront les pre- miers à marcher à l'assaut. Le commandant descend avec eux dans la plaine. Il forme deux colonnes d'assaut.

(( Quels sont les plus braves, s'écrie-t-il? Mourdia ou Dam fa ? »

Le frère du chef de Mourdia sort de la foule.

(c Mourdia marche toujours en tète pour les assauts et je « marcherai le premier. »

Le commandant lui serre la main; tous les Bambaras ré- pondent par des cris et des vociférations.

Les deux colonnes se mettent en marche lentement : la pièce de 80 arrête son tir. Aucun coup de feu ne part des murs d'enceinte. Tous les défenseurs se sont retirés dans le réduit. Le tabala bat toujours. Les Bambaras pénètrent par les brèches du mur d'enceinte. Mais ce n'est qu'à l'inté- rieur de la ville et près du réduit que le combat commence. La fusillade éclate alors très vive. Les assaillants grimpent sur les toits des cases qui entourent le réduit dont ils cher- chent à escalader les murs. Ils avancent avec confiance et gagnent peu à peu du terrain. Au bout de quelque temps plusieurs d'entre eux quittent le combat et arrivent à l'état- major, mais c'est pour demander de la poudre :

« C'est un village cassé, disent-ils dans leur pittoresque langage » et ils retournent en courant.

Des blessés, les mains en lambeaux ou quelque balle dans

SÉNÉGAL ET SOUDAN FRANÇAIS. 81

les membres, viennent se faire panser et retournent au com- bat dès qu'ils ont obtenu de la poudre. Le fils d'un chef, le bras cassé en deux endroits, vient à l'ambulance : on lui met une attelle, et le médecin lui indique une place pour se coucher; mais il est déjà reparti, agitant son bras empri- sonné comme pour voir quel service il peut encore lui ren- dre.

Pourtant la résistance continue et la fusillade se maintient aussi intense. Le commandant veut envoyer la pièce de 80 pour vaincre le dernier obstacle, s'il le faut ; mais elle n'est pas encore à la brèche que les Bambaras crient qu'ils n'en ont pas besoin. Ceux-ci en effet ont déjà réussi à couronner les murs et tirent dans les cours intérieures. On leur répond d'en bas. La résistance est désespérée. Ceux qui n'ont plus le temps de charger leurs armes jettent des pierres sur les assaillants. Quelques-uns montent sur les toits, et quand leurs fusils sont déchargés, ils restent debout, injuriant, menaçant encore et narguant leurs vainqueurs jusque dans la mort.

Un parti de Bambaras s'acharne à démolir la porte d'en- trée à coups de haches. La porte cède enfin, et les assail- lants se précipitent dans le réduit; ceux qui couronnaient les murs sautent alors dans les cours intérieures.

Au même instant une grande flamme s'élève ; le tabala cesse de battre. Le chef Diara qui dirigeait l'héroïque résis^ tance des Toucouleurs vient de se faire sauter avec les siens.

La lutte cependant n'est pas finie ; elle se poursuit dans le village; mais ce n'est plus que la résistance de groupes isolés, et le résultat final ne peut plus être douteux. Les coups de

6

82 SÉNÉGAL ET SOUDAN FRANÇAIS.

fusil continuent jusqu'au soir. Personne ne veut se rendre; un Toucouleur qui vient d'être fait prisonnier se fait sauter la cervelle avec une espèce de pistolet tromblon. Les fem- mes mêmes se défendent, les unes combattent, le sabre en mains, d'autres se renferment dans leurs cases, y mettent le feu, et périssent avec leurs enfants dans les flammes.

Enfin vers quatre heures, cette horrible scène de carnage semble à peu près terminée. Les compagnies de tirailleurs sortent de la place toute résistance est définitivement ter- minée. Elles sont en colonne de compagnie, alignées, cor- rectes, comme la veille, quand elles marchaient à l'assaut. (1)

Le commandant supérieur les félicite, officiers et soldats.

Le même jour à cinq heures, on signale l'approche de l'armée de secours envoyée par Ahmadou. Mais en apprenant la chute de la ville, elle n'ose attaquer et se retire sans combat.

Nos pertes dans ces journées sanglantes avaient été relati- vement considérables. Nous avions 16 tués, dont trois Eu- ropéens, le capitaine Mangin et les sergents Daguet et Bé- renger, 83 blessés dont les capitaines Bonnier et Launay, les lieutenants Levasseur, Salvat et Lucciardi, sans compter les pertes des auxiliaires Bam haras.

La prise d'Ouessébougou est un des faits de guerre les plus sérieux de nos campagnes du Soudan. Nulle part peut- être nous n'avons rencontré une résistance aussi acharnée, et notre situation eût été critique, si l'armée de secours des Toucouleurs fût arrivée à temps.

Le 27 avril, le commandant Archinard remet la ville à ses anciens possesseurs bambaras. Le 28, il reprend la route de

(1) Rapport offiGiel dit commandant Archinard .

SÉNÉGAL ET SOUDAN FRANÇAIS. 83

Kayes, il arrive le 25 mai. Sa vaillante colonne affaiblie par tant de combats et de marches ( elle avait fait environ 2.000 kilomètres) allait enfin, on l'espérait du moins, pou- voir prendre quelque repos. Elle avait brillamment accompli sa tâche et pouvait être fière de l'éclat qu'elle avait ajouté au drapeau français.

V.

Le sultan Ahmadou ne fut nullement abattu, comme on l'avait espéré, par la chute de Ségou et la prise d'Ouessé- bougou. La colonne expéditionnaire était à peine rentrée à Kayes qu'elle était de nouveau attaquée par des partis de Toucouleurs qu'on signalait sur les bords mêmes du Sénégal entre Kayes et Médine. Après tant de luttes sanglantes, tant d'efforts persévérants, on en était arrivé à ce point que, dans la nouvelle capitale du Soudan français, on dut prendre les postes de combat pendant plusieurs nuits consécutives !

Le commandant Archinard, dans la pensée généreuse de soustraire les Toucouleurs de Ségou aux vengeances de leurs anciens sujets Bambaras, avait organisé un convoi de plu- sieurs milliers d'entre eux qui désiraient regagner avec leurs familles leur patrie d'origine, le Fouta sénégalais. Ce convoi qui comprenait sept mille personnes, hommes, femmes, en- fants était accompagné par une escorte de tirailleurs sous les ordres du capitaine indigène Mahmadou-Racine. Les cavaliers d' Ahmadou purent entrer en relations avec les émigrants, et le 30 mai ils attaquèrent de concert avec ceux-ci le village de Talaari qu'ils mirent au pillage. La plupart des émigrants passèrent ensuite sur le territoire ennemi.

84 SÉNÉGAL ET SOUDAN FRANÇAIS.

Le l^"" juin, l'armée d'Ahmadou attaqua le poste de Bafoula- bé, défendu seulement par 47 hommes auxquels se joignirent 31 habitants des villages voisins armés d'anciens fusils. Le poste, commandé par le lieutenant Valentin, ne disposait que de trois canons de montagne. Après toute une journée de combats et plusieurs assauts infructueux, l'ennemi fut repoussé laissant sur le terrain un nombre considérable de morts et de blessés. Mais l'attaque avait été rude, et les cou- rageux défenseurs n'auraient pu sans doute résister bien longtemps si le commandant Archinard, prévenu de l'appro- che des Toucouleurs, n'avait envoyé au secours du poste une centaine de tirailleurs commandés par le capitaine d'ar- tillerie de marine Ruault.

Celui-ci arriva à Bafoulabé le soir même de l'attaque, et dès le lendemain il se mit en demeure de poursuivre l'en- nemi.

Dans la nuit du 2 au 3 juin, la petite colonne fut atta- quée aux environs de Kalé par toute l'armée d'Ahmadou comprenant plus de 1000 cavaliers et 2 à 3.000 fantas- sins.

La lutte fut acharnée . Notre position, qui n'avait pu être choisie au milieu de l'obscurité, se trouvait être assez désa- vantageuse : notre carré était dominé par un pli de terrain formant une sorte de banquette derrière laquelle les tireurs ennemis étaient défilés. Le feu de l'ennemi se ralentissait par moments, puis reprenait très vif; il partait de tous les côtés. Le tabala battait sans interruption et les guerriers poussaient des cris féroces par lesquels on pouvait juger de leur nombre considérable.

« Plusieurs d'entre eux viennent se faire tuer à bout portant. Il y a dans leurs rangs un certain nombre d'an-

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ciens tirailleurs qui parfois achèvent eux-mêmes les com- mandements de nos officiers. A l'avertissement : « Section! » prononcé dans nos rangs, répond le commandement : « Joue, feu ! » parti des rangs ennemis, commandement que nos tirailleurs exécutent d'ailleurs sans broncher.

« Evitant de se présenter en masses serrées, les Toucou- leurs s'abritent derrière les arbres à 40 ou 50 mètres de notre front. Les arbres choisis comme abris sont toujours occupés ; le tireur qui tombe est aussitôt remplacé. Auprès d'un de ces arbres se trouvait planté un fanion qui resta pendant presque tout le combat. Vainement l'artillerie dirigeait sa mitraille, et l'infanterie, ses feux de section dans cette direction. Après chaque décharge les coups de fusil partaient de nouveau et les cris de guerre redou- blaient pour narguer nos efforts.

Au lever du soleil, malgré la grande économie avec la- quelle le tir avait été réglé, la réserve de cartouches était fortement entamée, et il était à craindre que l'ennemi, se rendant compte alors de notre petit nombre, ne tentât un suprême effort pour nous écraser.

Dans cette prévision, le capitaine Ruault fît former un car- ré avec les voitures Lefèvre, derrière lesquelles on pourrait se retrancher en cas de besoin. Heureusement l'ennemi, dé- couragé par ses attaques infructueuses de la nuit, commen- çait lui-même son mouvement de retraite.

Le capitaine Ruault se porte alors en avant, à 400 mètres de sa première position, fait allonger le tir de son artillerie, et exécuter de nombreuses sonneries de la charge pour faire croire à une poursuite que sa troupe trop peu nombreuse ne pouvait malheureusement entreprendre . Mais l'effet est tel que la retraite des Toucouleurs se transforme alors en

86 SÉNÉGAL ET SOUDAN FRANÇAIS.

une vraie déroute. Engagés dans les défilés de Kalé, les fuyards se précipitent vers le Bafîng ; un grand nombre de cavaliers se tuent dans les roches, tombent dans les préci- pices ; l'armée d'Ahmadou ne réussit à passer sur la rive droite qu'après avoir laissé la plus grande partie de ses guerriers sur le lieu du combat.

C'est avec un effectif de 124 hommes dont 10 Européens que le capitaine Ruault avait ainsi pu mettre en déroute une armée de plusieurs milliers d'hommes, composée de l'é- lite des guerriers d'Ahmadou, conduite par ses meilleurs gé- néraux. Il est vrai que de notre côté les pertes étaient énormes : 6 tués, 11 blessés grièvement, 26 blessés, soit un total de 43 hommes hors de combat, plus du tiers de l'effec- tif. Il ne restait à la fin du combat, comme Européens in- demnes que le capitaine Launay et le sergent-major Golinet.

Peu de jours après ce violent combat, une bande de 4 à 300 cavaliers et d'un millier de fantassins avait encore l'au- dace de passer le fleuve auprès de Kayes el de venir piller les villages à toucher la capitale du Soudan français. Elle fut facilement repoussée. Vivement poursuivie à coups de hotchkiss, elle repassa dans le Kaarta après avoir laissé un grand nombre de morts sur le terrain. (6 juin).

Cette bande avait pu se former rapidement grâce au voi- sinage de la forteresse de Koniakary dans laquelle Ahmadou avait mis une garnison et qui était le rendez-vous de tous nos transfuges, anciens palefreniers, domestiques, employés de différents services, chassés de nos rangs à cause de leur paresse ou de leurs vices. Bien que saison fût fort avan- cée, le commandant Archinard résolut de s'en emparer.

Le 13 juin, il se mit en route à la tète d'une colonne de 335 hommes et de 1509 auxiliaires ou porteurs. Le 15 au

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soir, il rencontra l'ennemi au passage du Krikou. Après un combat assez vif interrompu par la nuit et repris le 16 au matin, les Toucouleurs prirent la fuite en laissant sur le ter- rain un grand nombre de cadavres.

Le même jour on arriva en vue de Koniakary, qui avait été abondonnée par ses défenseurs. La place fut occupée et remise aux mains d'un de nos alliés. Le il juin la colonne reprenait le chemin de Médine elle arriva le 19 au matin.

La prise de Koniakary fut le dernier incident de cette lon- gue et glorieuse campagne dans laquelle le commandant Ar- chinard avait fait preuve de tant d'énergie, d'audace et d'ha- bileté, et dans laquelle il s'était révélé comme un véritable homme de guerre.

CHAPITRE V.

I. Troisième campagne du Colonel Archinard ( 1891 ). Chute définitive d'Ah- madou. II. Campagnes des colonels Humbert et Combes ( 1891 1892. ) m. .Coup d'œil sur l'ensemble des guerres précédentes. Jugement sur Samory et ses sofas. A cheval sur un mur. Une embuscade. IV- Le colonel Bonnier. Entrée à Tombouctou. Les Touareg. —V. Massacre de la colonne Bonnier à Dongoï. VI. Colonne Joffre. Combats deNiafounké et deGoundam. VIL Occupation de la région de Tombouctou. Le colonel Jofïre détruit les Touareg et venge le désastre de Dongoï. .

I

Nous passerons plus rapidement sur les campagnes sui- vantes, non qu'elles manquent par elles-mêmes d'intérêt ; mais la place nous est mesurée, et nous craignons que le lecteur ne finisse par être blasé sur des opérations de guerre qui se ressemblent toutes plus ou moins.

Le commandant Archinard, nommé lieutenant-colonel, fut chargé pour la troisième fois de diriger les opérations mili- taires pendant la saison 1890- 1891. Bien décidé cette fois à en finir avec Ahmadou, il se dirigea à la tête d'une colonne vers Nioro, la nouvelle capitale du sultan toucouleur.

Celui-ci n'attendit pas l'attaque dont il était menacé, et le l^"" janvier 1891, la colonne française entrait dans la capitale évacuée par ses défenseurs.

Le colonel se lança aussitôt à la poursuite de son ennemi,

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et le 3 janvier il surprenait à Youri l'armée d'Ahmadou. Les Toucouleurs désorientés par la vigueur avec laquelle ils étaient attaqués prirent la fuite. Ahmadou, privé de sa dernière ar- mée^ fut réduit à aller chercher un refuge dans le Macina, état du Moyen-Niger, régnait son frère Tidiani.

La puissance toucouleure et l'immense empire fondé par Al- Hadji-Omar étaient cette fois bien définitivement abattus, et ne devaient plus jamais se relever de leur ruine.

Aussitôt après sa victoire de Youri, le lieutenant-colonel Archinard retourna à Ségou en complétant sur sa route la soumission des pays voisins du Niger; puis marchant brus- quement vers le Sud-Ouest, il alla fondre sur les contingents que Samory concentrait dans la vallée de Milo à proximité de notre poste de Siguiri.

Samory battu abandonna la ville de Kankan un nouveau poste fut fondé, puis il battit en retraite sur sa capitale^ Bis- sandougou. Il livra encore deux combats acharnés à nos troupes àKokonna et à Diamanko (9 avril 1891). Vaincu en- core, il livra sa capitale aux flammes, et s'enfuit vers le Sud.

Nos troupes fatiguées revinrent alors sur leur base d'opé- ration. Leur chef atteint d'une fièvre bilieuse hématurique rentra en France. Il avait bien mérité quelques mois de repos. (1)

(l; Kevue générale des sciences pures et appliquées, 15 juin 1895.

90

SÉNÉGAL ET SOUDAN FRANÇAIS.

II.

Cependant Samory vaincu, mais non découragé, reprit bientôt la campagne. Le Soudan est une pépinière d'hommes presque inépuisable. Quelques incursions sur les territoires voisins suffisaient au terrible sultan pour s'approvisionner de nouveau en guerriers qu'il encadrait dans ses vieilles bandes. Les Anglais du Sierra-Leone lui fournissaient abondamment les armes et les munitions dont il avait besoin. 11 put ainsi, pendant l'hivernage de 1891, se créer à nouveau une armée, munie de fusils à répétition, avec laquelle Û vint reprendre position autour de Kankan. C'était une nou- velle guerre en expectative.

Le lieutenant-colonel Humbert, de l'artillerie de marine, nommé en remplacement du colonel Archinard comme com- mandant supérieur au Soudan pour la saison 1891-1892, prit d'énergiques mesures. Il se porta sur Kankan qu'il dé- bloqua, réoccupa Bissandougou, et s'empara de Sanakoro et Kénouaré qu'il conserva comme bases d'opération en vue de la campagne suivante.

Celle-ci fut menée de deux côtés à la fois, au Nord par le colonel Archinard revenu pour une quatrième campagne au Soudan, au Sud par le lieutenant-colonel Combes, de l'infanterie de marine.

Dans un raid fantastique de 900 kilomètres, la colonne Combes parcourut tout le pays qui s'étend à l'Ouest du Milo jusqu'au Baoulé et jusqu'au Gavally qui s'écoule dans l'A- tlantique. La partie principale des troupes de Samory fut at- teinte, bousculée, poursuivie l'épée dans les reins, disloquée finalement pendant que dans le Haut-Niger les capitaines

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Briquelot et Dargelos à la tête de colonnes secondaires trai- taient de la même manière les bandes avec lesquelles Sa- mory tenait les provinces voisines du Sierra-Leone.

« En quelques semaines toute la région entre le Niger, le Liberia et le Haut-Cavally était conquise et maintenue sous notre autorité par les postes de Farannah, de Kissidongou et de Beïla.

c( Samory perdait ainsi toutes les provinces qui étaient le berceau de sa puissance.

«Pendant ce temps, au Nord, le colonel Archinard traver- sait le Kaarta, passait à Ségou, écrasait à Djenné les bandes qui voulaient menacer nos possessions du Moyen-Niger, allait à Mopti et à Kori-Kori, près de Bandiagara, la capitale du Macina, et mettait en fuite les contingents qu'Ahmadou avait pu de nouveau grouper autour de lui(l) ».

III.

Ce fut le dernier effort sérieux que la France fut obligée de faire sur le Niger, et l'on put considérer alors le Soudan comme bien et définitivement conquis.

Cette conquête nous avait coûté beaucoup plus cher qu'on ne l'avait supposé d'abord. Nous nous étions heurtés, à trente ans de distance, à deux hommes d'un génie relativement supérieur, qui par leur indomptable ténacité, leur habileté, leur prestige personnel avaient su grouper autour de nous la plupart des populations musulmanes de l'Afrique centrale. Nous avons nommé Al-Hadji-Omar et Samory.

Nous avons vu le premier à Toeuvre, luttant avec un

(1) Revue générale des sciences pures et appliquées, 45 juin 1895.

92 SÉNÉGAL ET SOUDAN FRANÇAIS.

acharnement incroyable pour s'opposer à notre première extension vers le Haut-Sénégal. Le second a montré dans les guerres qu'il soutient depuis quinze ans contre nous une habileté encore plus grande, et son prestige reste entier sur les populations indigènes qui l'environnent.

« Tout noir qu'il est, cet homme possède l'âme d'un hé- ros, a dit un officier qui l'a connu de près, le commandant Péroz. Ses soldats accomplissent les marches forcées les plus pénibles, sans murmurer, quel que soit leur éreintement, non pas par crainte des châtiments dont on prétend à tort que les menace Samory, mais parce que ce chef remarquable a su les dresser et les fanatiser d'une façon merveilleuse, par- ce que jamais il ne les a laissés manquer de vivres ou de munitions et que sa sollicitude s'étend à tout.

« D'aucuns affirment que ses sofas ne lui restent fidèles que parce qu'il fait impitoyablement mettre à mort ceux d'entre eux qui deviennent hésitants ou tièdes. Mais alors comment expliquer que tous les prisonniers qui ont pu s'échapper de nos mains soient volontairement revenus à lui? Gomment admettre, dans cette hypothèse, que parmi les centaines de sofas jetés en enfants perdus sur nos flancs ou sur nos der- rières, deux seulement soient venus à nous, trahissant la cause de TAlmamy?

« Aussi bien, faut-il prendre son parti et reconnaître que le génie de Samory est unique dans le Soudan occidental. Gomment expliquer autrement la résistance si vigoureuse qu'il nous oppose depuis quinze ans ? Ghaque année, ce sont des moyens nouveaux. Ses ressources s'épuisent, le nombre de ses sujets diminue, et cependant, au moment nous le croyons terrassé, il recommence la lutte avec un acharne- ment, une organisation, une tactique tels qu'il peut nous

SÉNÉGAL ET SOUDAN FRANÇAIS. 93

disputer pied à pied les lambeaux de son empire. Jamais de découragement, jamais de faiblesse chez lui ou chez les siens. Après les pertes ou les défaites les plus cruelles, jamais il ne s'abandonne.

« Ses qualités de fin manœuvrier sont indéniables. Il nous l'a constamment prouvé » .

Ses talents d'organisateur ne sont pas moins certains. Il a su former à plusieurs reprises une armée d'élite composée de soldats redoutables, bien exercés, sachant admirablement se servir des armes perfectionnées que la jalousie des Anglais leur a mises dans les mains.

Le fait suivant en est la preuve :

« Un jour, raconte le commandant Péroz, j'étais à cheval sur un mur, abîmé dans la contemplation des jeux de lumière qui modifiaient à chaque instant l'aspect du paysage que j'avais sous les yeux ; je ne songeais guère à mes anciens amis les sofas ; ils se chargèrent de se rappeler à mon souve- nir. Un coup de feu retentit, et au moment où, curieusement, je regarde un petit nuage de fumée qui s'élève d'un bouquet, une balle vient en sifflant écrèter le tata, à quelques pouces de ma jambe, et tombe à l'intérieur de l'enceinte dans la li- tière d'un cheval à l'attache, qui tire brusquement sur sa longe, en s'ébrouant. Pendant que je reste confondu de l'a- dresse de ce coup tiré à sept cents mètres au moins, un deu- xième petit nuage blanc monte du même fourré; une autre balle vient se ficher dans l'épaisseur du tata, au-dessous de moi. Jugeant inutile de servir plus longtemps de cible à de pareils tireurs, je repasse le corps à l'intérieur, et un calme profond renaît du côté du Milo » .

Non seulement les sofas savent tirer, mais ils savent ce qui est autrement remarquable ne pas tirer.

94 SÉNÉGAL ET SOUDAN FRANÇAIS .

« A peine suis-je de retour auprès du capitaine Dunoyer, raconte encore le commandant Péroz, qu'une fusillade sèche, celle des fusils Gras, arrête net le compte rendu que je lui faisais. La section Cristofari, qui m'a suivi à quelques cen- taines de mètres, vient d'être accueillie par un feu nourri sur le bord de cette même rivière que je viens d'explorer de si près. Deux feux de salves en chassent une vingtaine de sofas, qui, aplatis contre la berge, le corps plongé dans l'eau, n'avaient pas donné signe de vie à mon passage. L'allure rapide de mon cheval ne leur avait pas permis sans doute de reconnaître un ofncier, et^ suivant leur tactique habituelle, ils n'avaient pas voulu faire l'honneur de leur décharge à un seul cavalier; pour se démasquer et faire feu, ils avaient posément attendu que la section Cristofari fût sur eux et leur présentât à courte distance un large but.

« Si je cite cet incident peu important en lui-même^ c'est pour montrer quel sang-froid parfait nos ennemis savent conserver à l'occasion. J'étais passé à un mètre d'eux à peine ; mais Samory leur a défendu de tirer sur les cava- liers de pointe, afin de ne pas déceler prématurément leur présence et pour réserver leur première décharge à la masse de l'infanterie.

« Cette consigne a toujours été exécutée de point en point. Pour moi qui n'étais pas encore au courant de cette nouvelle particularité de la tactique de Samory, mon ébahissement fut complet en voyant le fourré dont, en quelque sorte, je sor- tais, se couvrir d'un épais nuage de fumée (1). »

Ces courts exemples montrent à quels ennemis redoutables

(l) Campagne du Soudan^ 1891-1892, par le commandant Péroz.

SÉNÉGAL ET SOUDAN FRANÇAIS. 95

nous avions affaire et quel mérite nos soldats et nos officiers ont eu à les vaincre.

IV.

Jusqu'ici nous n'avons eu que des victoires à enregistrer. La conquête du Soudan devait malheureusement se terminer par un désastre dont le souvenir est encore présent à tous les esprits, désastre sans conséquence au point de vue de la sécurité de nos possessions, mais qui n'en a pas moins affecté notre prestige, jusqu'alors intact, aux yeux des populations indigènes de l'Afrique centrale.

A la fin de 1893, le gouvernement jugeant la conquête du Soudan complètement finie, y nomma un gouverneur civil, M. Grodet.

Le lieutenant-colonel Bonnier de l'artillerie de marine, fut nommé commandant supérieur des troupes sous les ordres de M. Grodet.

La situation au Soudan était alors très rassurante. A. la suite des dernières campagnes, le bassin du moyen Niger avait été complètement débarrassé des bandes d'Ahmadou et reconnaissait notre protectorat. Pour ne pas surexciter de nouveau le fanatisme de nos ennemis, le gouvernement s'était opposé jusqu'alors à l'entrée de nos troupes à Tom- bouctou, la ville sainte du Soudan musulman. Le lieutenant de vaisseau, Garon, commandant la canonnière le Niger, s'en était approché en 1889, et avait débarqué à Kabara situé à dix kilomètres environ dans le Sud. Mais obéissant aux instructions qu'il avait reçues, il n'avait pas essayé d'aller plus loin.

Le 28 décembre 1893, l'enseigne de vaisseau Aube fut surpris par une bande de Touareg dans les environs de

96

SÉNÉGAL ET SOUDAN FRANÇAIS.

Kabara et massacré avec quelques hommes. Le lieutenant de vaisseau Boiteux qui commandait la flottille jugea nécessaire d'occuper Tombouctou. Il y pénétra sans coup férir, en prit possession et s'établit avec une petite troupe de matelots dans deux maisons crénelées au nord et au sud de la ville.

Le lieutenant-colonel Bonnier, prévenu de ces incidents, se hâta de se rendre sur les lieux, avec une colonne compre- nant trois compagnies de tirailleurs soudanais (capitaines Tassart, Pansier et Philippe) 4 pièces de SO"""" et 2 pièces de 4.

Il arriva le 4 janvier au matin à Kabara, par la voie flu- viale, et le même jour à quatre heures, il entra à Tombouc- tou.

Le lieutenant de vaisseau Boiteux évacua la place avec tous ses hommes et alla rejoindre sa flottille.

Le colonel Bonnier laissa à la colonne une journée de repos. Le lendemain à quatre heures, il donna des ordres pour le départ d'une reconnaissance qui devait quitter la ville le jour même entre sept et huit heures. Des renseignements lui avaient fait connaître la présence des campements touareg dans les environs, plus particulièrement dans la direction de l'Ouest vers Goundam. Il voulait en débarrasser le plus vite possible la contrée et venger, s'il le pouvait, le massacre du malheureux enseigne de vaisseau Aube.

Les Touareg (au singulier Targui) appartiennent à la race berbère, une des branches de la famille des peuples blancs. Ce sont des hommes de haute taille, bien constitués et d'apparence vigoureuse ; ils ont le type absolument caucasique, face ovale, front large, cheveux lisses et noirs ; plusieurs ont même les yeux bleus; la plupart sont au moins aussi blancs que les Calabrais ou que les paysans du sud de l'Espagne. (1)

(i) Vivien de St Martin. Dictionnaire de géographie.

!

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Ils se divisent en plusieurs tribus. Celles qui habitent dans la région du Soudan exerçaient leur autorité depuis plus d'un siècle sur Tombouctou et toute la rive gauche du Moyen- Niger.

Ils sont musulmans ; mais leur religion est purement no- minale ; ils prient peu, ne jeûnent pas, ne font pas d'ablu- tions. Ils sont nomades, vivent sous la tente, dédaignent le travail de la terre, s'occupent uniquement de l'élevage des bestiaux.

Passionnés pour leur indépendance, ils sont braves^ mais rusés, souvent de mauvaise foi. Ils vivent surtout de bri- gandages, de razzias, de pillages, détroussent les caravanes et sont la terreur des voyageurs qui s'aventurent dans le Sahara. Ce sont eux qui, au sud de l'Algérie, ont anéanti la mission Flatters. Ce sont eux qui vont détruire la colonne Bonnier, nous infligeant ainsi, à quelques années de distance, les deux plus douloureux échecs de notre politique colo- niale.

V.

Le 12 janvier, à six heures quarante-cinq du matin, la re- connaissance commandée par le lieutenant-colonel Bonnier, se mit en marche.

Elle était composée de la façon suivante :

Etat-major .

M. Bonnier, lieutenant-colonel d'artillerie de marine, com- mandant supérieur par intérim du Soudan français.

98 SÉNÉGAL ET SOUDAN FRANÇAIS.

M. Regad, capitaine d'infanterie, hors cadre, chef d'état- major.

M. Livrelli, capitaine d'artillerie de marine, hors cadre, sous-chef d'état-major.

M. Garnier, lieutenant d'infanterie de marine, hors cadre, d'état-major.

M. Sensarric, capitaine d'infanterie de marine, hors cadre.

M. Nigotte, capitaine au 2^ régiment de la légion étrangère, détaché à l'état-major du commandant supérieur. M. Grall, médecin de 1" classe de la marine. M. Lenoir, vétérinaire en second, hors cadre. M. Aklouch, interprète arabe titulaire de 3^ classe.

Infanterie. Régiment de tirailleurs soudanais.

M. Hugueny, chef de bataillon au régiment de tirailleurs soudanais.

5^ compagnie. Capitaine Tassard, lieutenant Bouverot ; 6 sous-officiers européens, 142 indigènes.

compagnie, un peloton. Sous-lieutenant Sarda ; 3 sous- officiers européens, 62 indigènes.

Soit en tout 226 hommes. Le capitaine Philippe fut laissé àTombouctou avec le reste de la colonne comme commandant la place.

Nous allons emprunter au rapport du capitaine Nigotte (1), le seul officier qui devait rentrer vivant de la colonne, le récit de cet épisode, le plus horrible de nos guerres coloniales .

(c 12 Janvier. A une heure de l'après-midi, la recon- naissance bivouaque sur les bords de la mare de Tinguilâ,

(1) Journal officiel. 24 mai 1896.

SÉNÉGAL ET SOUDAN FRANÇAIS. 99

à 21 kilomètres à l'Ouest de Tombouctou. Elle repart à six heures du soir et marche jusqu'à onze heures. Elle s'arrête pendant environ deux heures et repart le 13 à une heure du matin.

« Au bout de quelques minutes de marche, les guides pré- tendent qu'ils ne reconnaissent- plus la route, car la nuit est assez obscure ; le commandant supérieur arrête alors la re- connaissance, qui bivouaque en cet endroit jusqu'au point du jour.

« 13 Janvier. A cinq heures trente minutes du matin, la reconnaissance se met en marche et se dirige toujours vers l'Ouest. A huit heures, elle rencontre le premier cam- pement touareg. Elle s'empare d'un troupeau de 5 à 600 moutons ; quelques captifs armés de javelines et de poi- gnards sont tués. A partir de ce moment, la reconnaissance continue sa marche au milieu de campements assez rappro- chés, et à six heures et demie du soir elle s'arrêtait sur la limite des inondations du marigot de Goundam, en un point appelé Tinteïlou. Elle avait à sa suite un troupeau de plus de 3,000 moutons ou chèvres.

« i4:Ja7ivier. La reconnaissance quitte son bivouac à six heures quinze du matin ; le troupeau retarde beaucoup sa marche ; de onze heures à midi et demi, elle fait la grande halte sur les bords d'une mare, et à deux heures elle arrive sur la limite des inondations du marigot de Goundam, à 200 mètres environ du campement touareg de Massakoré. Un troupeau de 5 à 600 moutons est pris ; une section de la 5^ compagnie, sous la conduite du capitaine Sensarric, poursuit pendant quelques minutes un groupe d'une tren- taine d'hommes armés ; quelques coups de fusils sont alors échangés. Cette section ramène plusieurs prisonniers, parmi

100 SÉNÉGAL ET SOUDAN FRANÇAIS.

lesquels sont cinq femmes touareg. Ces prisonniers annon- cent que les Touareg (Kel-Antassar et Tenguerebb) sont tous rassemblés avec leurs troupeaux au campement de Djidjin, près d'un village appelé Dongoï, et qu'il nous faut deux heures de marche pour atteindre ce campement. Il est alors trois heures de l'après-midi.

« Le commandant supérieur prend la résolution de marcher sur le campement de Djidjin et de laisser à Massakoré les hommes fatigués, déjà fort nombreux^ les bagages, le trou- peau sous la garde d'un peloton (une section de la 11^ com- pagnie, une section de la 5^ compagnie), commandé par M. le sous-lieutenant Sarda. A trois heures quinze, la reconnais- sance se remet en marche ; les officiers et sous-officiers eu- ropéens ont laissé les ânes au convoi pour ne pas retarder la marche ; quelques porteurs nous suivent portant le repas du soir.

« A quatre heures quarante-cinq, la reconnaissance débou- che dans une plaine ; à sa gauche se trouve un marigot, à sa droite une ligne de dunes de sable peu élevée, le ter- rain est assez découvert ; devant elle, c'est-à-dire à l'Ouest, elle distingue un massif montagneux assez élevé au pied duquel; disent les guides, est situé le village de Goundam.

A ce moment, deux porteurs chargés de quelques vivres de l'état-major et qui se trouvaient à 800 mètres en arrière de la reconnaissance sont massacrés par trois cavaliers qu'on aperçoit pendant quelques minutes ; en même temps, des cris se font entendre dans des dunes couvertes de mimosas et de gommiers situés sur la gauche et légèrement en avant du chemin que suit la reconnaissance. Le lieutenant-colonel Bonnier donne alors le signal d'une halte pour permettre aux tirailleurs de se reposer pendant quelques minutes, car la

SÉNÉGAL ET SOUDAN FRANÇAIS. 101

marche a été rapide. Tous les indices, les cris qui se font entendre toujours dans la même direction, des traces fraî- ches du passage d'un fort troupeau de boeufs^ font présager la proximité des campements touareg.

<( A ce moment, les capitaines Regad et Livrelli escaladent une petite dune. Je les accompagne. A nos pieds s'étend une forêt de mimosas et de gommiers; nous ne pouvons rien distinguer. Les cris d'appel continuent toujours sur no- tre gauche; il est alors cinq heures quinze.

«La reconnaissance se remet en marche; conduite par les guides, elle tourne à gauche (direction Sud), gravit une légère pente sablonneuse couverte d'épaisses broussailles et se trouve subitement (5 h. 25) à l'entrée d'un campement toua- reg évacué à peine depuis quelques instants. Le lieutenant- colonel Bonnier dirige alors une section de la compagnie (lieutenant Bouverot) sur la gauche ; les deux autres sec- tions de la même compagnie (capitaine Tassard) se portent sur la droite; l'état-major et la section de la 11^ compagnie marchent sur le point que les guides indiquent comme cen- tre du campement. Quelques captifs armés de lances et de poignards essayent de défendre quatre femmes touareg et des porteurs chargés de bagages ; ils se font tuer, les qua- tre femmes sont prises; les guides les reconnaissent pour appartenir à un chef touareg. En même temps, quelques coups de feu se font entendre du côté des détachements du capitaine Tassard et du lieutenant Bouverot.

« Le groupe du centre continue sa marche pendant une cen- taine de mètres environ, et à six heures le lieutenant-colonel Bonnier s*arrêtait au centre d'une petite clairière mesurant 200 mètres de long sur 100 mètres de large. Le jour est près detînir; nous sommes entourés de gommiers et de mimo-

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sas ; de larges trouées font communiquer la clairière nous sommes, avec deux autres situées, l'une à l'Est, l'autre à l'Ouest, à 100 et à 150 mètres environ de nous.

« Le colonel fait alors allumer un grand feu au centre de la clairière il se trouve; il m'envoie avec son interprète et avec deux tirailleurs en allumer un autre au centre de la clairière située à l'Est, puis il fait sonner « rassemblée » par un clairon de tirailleurs.

« A sept heures quinze minutes, les groupes du capitaine Tassard et du lieutenant Bouverot nous rallient. Le lieute- nant Bouverot ramène environ 800 moutons ; cet officier a vu devant lui des hommes armés qu'il n'a pu rejoindre. Le capitaine Tassard annonce au colonel qu'il a capturé un trou- peau de 100 à 120 bœufs et qu'il a tué quelques hommes armés qui se sont défendus jusqu'à la dernière extrémité. Il est alors sept heures quinze minutes. L'ordre est donné de s'installer pour passer la nuit sur les emplacements l'on se trouve. Le peloton du lieutenant Bouverot est chargé de la garde des moutons et bivouaque dans la clairière n^ 3 (celle de l'Ouest) . Le groupe du capitaine Tassard conserve la garde des bœufs qu'il vient de capturer et occupe la clai- rière n° 2 (celle de l'Est). L'état-major, les guides, les pri- sonniers s'installent dans la clairière 1 (celle du centre). Un poste de 1 caporal, 4 tirailleurs, est chargé des prison- niers.

(( Le froid est très vif ; nous en souffrons énormément, car nos couvertures sont restées au convoi. A onze heures, nous nous couchons autour des feux.

(( A neuf heures, le colonel avait essayé d'interroger les prisonniers, et en particulier les femmes de Touareg. Elles refusèrent de répondre.

SÉNÉGAL ET SOUDAN FRANÇAIS. 103

« 15 janvier. A quatre heures du matin, le lieutenant- colonel Bonnier se lève et pousse quelques morceaux de bois dans le feu; il se recouche au bout de quelques minutes. A quatre heures quinze, quatre coups de feu éclatent du côté du bivouac de la compagnie Tassard, une rumeur sourde se fait entendre tout autour de nous. Tous les officiers de l'état- major sont debout en un clin d'œil ; étant couché aux pieds du colonel, je me trouve à sa gauche et tout contre lui. Mal- gré la rapidité avec laquelle nous nous sommes levés, les Touareg sont déjà sur nous. A la lueur des feux, nous apercevons devant nous et venant de la clairière du lieute- nant Bouverot une masse d'hommes à cheval et de fantas- sins qui se rue sur nous en ordre et en silence. Ils sont à peine à quelques mètres. A ce moment, des javelots arrivent sur nous; l'un m'atteint au bras droit, le coup est amorti par mes vêtements de flanelle.

« Ces gens-là sont sur nous », dis-je alors au lieutenant- colonel Bonnier.

« Oui », me répondit-il.

(( J'entends alors le docteur Grall, placé à la droite du colo- nel, s'écrier :

« Mais ils nous attaquent ! » .

L'état-major se trouve alors pris à dos par une foule d'hom- mes et d'animaux. Ce sont les tirailleurs du capitaine Tas- sard complètement affolés, sans armes, les bœufs que les Touareg ont fait sortir de leur parc et qu'ils poussent sur nous à coups de lance.

« La surprise et l'attaque sont si rapides, le désordre prend une extension si grande en si peu de temps, que toute résis- tance est impossible. Nous n'avons pas même le temps de nous retourner pour essayer de nous rendre compte de ce

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qui se passe derrière nous et du danger qui nous menace par ; les Touareg venant de la clairière occupée par le pe- loton du lieutenant Bouverot sont sur nous; je tire un coup de revolver sur un cavalier qui arrive sur ma droite, entre le colonel et moi ; au même instant, je reçois sur le côté gau- che de la tête un coup de sabre, et le poitrail d'un cheval me fait rouler à terre, tout contre un buisson de petits roniers à côté duquel nous avions établi notre bivouac; pendant quel- ques minutes, je reste étourdi par la violence du coup, et pen- dant ce temps, le groupe formé par les quelques officiers en- core debout et par tous les tirailleurs affolés et sans armes qui les entouraient, a été rompu par les bœufs et par les cavaliers touareg et poussé dans une direction qui me semble être celle de la clairière du lieutenant Bouverot. La résis- tance paraît avoir complètement cessé; aucun coup de fusil ou de revolver ne se fait entendre.

« A ce moment, un noir armé d'un javelot arrive sur moi, il me reconnaît; c'est mon garçon, le nommé Bara; il a la cuisse traversée par une lance ; trois tirailleurs qui ont pu échapper aux Touareg passent alors près de moi; ils sont affolés et courent droit devant eux. Mon garçon les appelle, ils me reconnaissent et viennent près de moi. Deux ont leur fusil avec quelques cartouches ; le troisième n'a qu'une épée- baïonnette. J'entends alors du bruit du côté de la clairière du capitaine Tassard; cinq ou six coups de feu éclatent aussi dans cette direction. Croyant qu'un Européen, officier ou sous-officier, y résiste encore avec quelques tirailleurs, je tente de gagner ce bivouac situé à environ 100 mètres de l'endroit oii je me trouve. Au bout de quelques pas je me heurte à des gens à pied (captifs) qui me semblent placés de façon à cerner notre campement. Je suis alors obligé de me

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servir de mon revolver à deux reprises, trois cartouches ra- tent, le gagne enfin le biyouac de la 5" compagnie. Mon garçon seul est avec moi, les trois tirailleurs ont disparu. Cette clairière est encore éclairée par des feux. Çà et des corps étendus à terre.

« Je me mets à l'abri d'un buisson de mimosas et j'aper- çois des captifs des Touareg qui commencent à dépouiller les morts et à achever quelques blessés. Je veux alors rechar- ger mon revolver; je constate que je n'ai plus une seule cartouche et que j'ai les perdre au moment j'ai été blessé. J'estime qu'il doit être alors quatre heures trente minutes. De sourdes rumeurs se font toujours entendre du côté de la clairière du lieutenant Bouverot. Je reste environ une vingtaine de minutes à l'abri de ce mimosa, je ne puis faire le moindre mouvement, tellement je perds de sang. A ce moment, des cris d'appel se font entendre ; les captifs Toua- reg évacuent la clairière^ ils passent à quelques mètres de moi; mon garçon me dit alors que tous les blancs de la colonne sont tués, que le jour ne va pas tarder à se lever et qu'alors les cavaliers battront la campagne à la poursuite des gens qui auraient pu échapper.

(( Tout à coup le galop de plusieurs chevaux se fait enten- dre. Les cavaliers sont séparés de moi par quelques buis- sons. Ils s'arrêtent juste en face de moi et j'entends alors ces paroles prononcées à deux reprises^ comme une espèce de cri d'appel: « A moi, mon colonel », puis les gémisse- ments d'un homme que les cavaliers sabrent et percent de leurs lances. Les Touareg s'éloignent et retournent du côté de la clairière de l'état-major.

« Je m'entends alors appeler: « Mon capitaine, mon capi- taine î » Et je vois arriver uh sergent-major ( Beretti, 5^

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compagnie ), accompagné de huit tirailleurs. Cinq de ses hommes sont blessés et sans armes, trois ont encore leurs fusils avec quelques cartouches . Ces hommes sont affolés : j'essaye en vain de leur faire charger leurs armes ; le ser- gent-major est obligé de le faire lui-même.

«Le jour est arrivé ; il doit être environ six heures. Je me décide à quitter cette place nous sommes à la merci des Touareg dont les cris d'appel se font entendre dans toutes les directions. Je me dirige vers le Nord pour essayer de retrouver le chemin de la veille et rejoindre le convoi et son escorte. Je songe encore que les Touareg ont pu aussi le surprendre pour rentrer en possession de leurs trois mille moutons.

« Au bout de quelques minutes de marche, je rencontre la limite des inondations ; devant moi s'étend un marigot me- surant environ 800 mètres de large. Je donne l'ordre de tour- ner à gauche; plusieurs tirailleurs m'en dissuadent en me disant que les Touareg occupent la tête du marigot et que nous ne pourrons jamais passer par là. Il faut traverser le marigot; je le fais sonder par un tirailleur, et cet homme met plus de vingt minutes à effectuer le passage.

« Pendant ce temps, un cheval blanc couvert de sang arrive près de nous ; son maître, un Touareg a probablement été tué. Je donne l'ordre de prendre ce cheval. Pendant cette station sur le bord du marigot, les cris des Touareg se font toujours entendre. Quelques-uns ne sont pas à plus de cent mètres de nous. Mais les mimosas et les gommiers assez épais sur la limite des inondations les empêchent de nous voir.

« Le gué est enfin reconnu praticable. Le passage com- mence, quand un Européen, accompagné de deux tirailleurs blessés et sans armes apparaît à quelques pas de nous : c'est

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le sergent Lalire, delà H""" compagnie. Ce sous-officier me confirme la nouvelle de la mort de tous les officiers et sous- officiers européens.

(( La traversée du marigot est longue. Les blessés le pas- sent difficilement ; car à certains endroits, le gué a près de un mètre cinquante de profondeur; le fond est formé de sable mouvant et de vase.

« A neuf heures, je rejoins le bivouac du convoi après avoir été forcé de traverser un autre marigot d'un passage plus facile que le premier. Le sous-lieutenant Sarda connaissait déjà la nouvelle de cette malheureuse surprise par quelques tirailleurs blessés arrivés avant moi. L'escorte du convoi se composait d'une section de la 11""° compagnie, d'une section de la 5™^ et d'une quarantaine de malades et d'écldpés. Tous ces hommes étaient terrifiés par les récits de leurs camarades.

« Je pris le commandement et fis former un convoi compre- nant les bagages de toute la colonne, les blessés et les ma- lades, les ânes, les prisonniers des jours précédents. Je donnai l'ordre de lâcher le troupeau, ne pouvant avec soixante- dix tirailleurs escorter plus de 3,000 moutons et espérer amènera Tombouctou un pareil troupeau. Les Touareg m'au- raient certainement suivi et un second désastre aurait eu lieu, car il m'était impossible de compter sur les tirailleurs qui formaient l'escorte du convoi.

« A midi, je donne l'ordre du départ. Les blessés et les bagages sont encadrés par les deux sections ; je marche len- tement, m'arrêtant tous les 2 kilomètres, pour permettre aux retardataires de me rejoindre. Plusieurs alertes eurent lieu cet après-midi, causées par quelques cavaliers isolés.

« A cinq heures et demie, je m'arrête sur une dune de

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sable. Le bivouac est aussitôt entouré d'une haie d'épines ; la nuit se passe tranquillement.

<( Le surlendemain à dix heures du matin, les débris de la colonne arrivent enfin à Tombouctou.

« Un appel fait immédiatement dans les différentes unités donne les résultats suivants :

Etat-major. 8 officiers tués.

Troupes. 3 officiers, 2 sous-officiers européens, 67 indi- gènes tués.

Convoi. 3 guides, 1 interprète, 1 planton indigène, 1 cuisinier, 1 à 8 garçons d'officiers tués.

« Depuis ma rentrée à Tombouctou, j'ai pu interroger les quelques tirailleurs revenus avec moi du campement de Ta- coubâo et recueillir quelques renseignements sur la surprise du 45 janvier.

c( Le détachement du capitaine Tassard avait établi ses fais- ceaux en avant du parc aux bœufs. Les deux sections étaient à six pas l'une de l'autre; une sentinelle avait été placée devant les faisceaux de la l'"" section; un poste de quatre hommes avait pris position à quelques mètres en avant. Les Touareg, qui connaissaient ce campement de longue date, ont pu venir pendant la nuit étudier l'emplacement de nos différentes fractions. Profitant probablement de l'engourdis- sement causé par le froid, peut-être même du sommeil du petit poste de quatre hommes et de la sentinelle placée de- vant les armes, les captifs sont arrivés en rampant et ont renversé en un clin d'œil les faisceaux ; les cavaliers qui se rouvaient à quelques mètres en arrière se sont aussitôt lan- cés en avant, et les tirailleurs, réveillés en sursaut, pris d'une panique folle, se sont précipités sur la clairière de l'état- major sans même essayer de reprendre leurs armes. Les

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Touareg ont ensuite ouvert le parc aux bœufs et poussé les animaux sur nous.

c( Du côté de la clairière occupée par le lieutenant Bouve- rot, les Touareg, paraît-il, sont arrivés sur les faisceaux en traversant le parc aux moutons et en rampant au milieu de ces animaux ; la ligne des faisceaux était placée contre la haie d'épines qui entourait le troupeau. Les faisceaux ont être renversés en un clin d'œii ; aucun coup de fusil n'a été entendu de ce côté. Les cavaliers se sont alors lancés sur le groupe de l'état-major ; ils ont été immédiatement sur nous, le terrain, de ce côté, leur per- mettant de prendre le galop.

c( Un tirailleur m'a raconté que le docteur Grall avait ramasser un fusil et quelques cartouches. Avec quatre tirail- leurs qu'il aurait pu rallier, il se serait ouvert un passage en tuant plusieurs cavaliers. Deux tirailleurs auraient alors été tués, les deux autres l'auraient abandonné. Le docteur Grall, ayant épuisé toutes ses cartouches, aurait alors cherché à rejoindre le convoi. Il serait arrivé tout près de moi, sans que nous pùssions nous voir, la nuit et les buissons nous en empêchant. Quelques cavaliers ont alors l'apercevoir et l'ont tué à quelques mètres de moi.

« Le corps du capitaine Regad ayant été retrouvé à 2 kilo- mètres du lieu du combat et sur une dune, on peut admettre également que cet officier avait s'ouvrir un passage au milieu des Touareg. Ayant pris une mauvaise direction, celle de l'Ouest, il serait alors monté sur une élévation du sol, une fois le jour arrivé, pour examiner le pays et essayer de s'orien- ter. Aperçu alors parles Touareg, il a être tué à l'endroit son corps a été retrouvé.

« J'estime que les Touareg qui ont pris part à cette surpri-

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se devaient être assez nombreux : 110 à 130 cavaliers, 200 ou 250 hommes à pied.»

Signé NlGOTTE .

VI.

Aussitôt qu'il eut reçu la nouvelle du désastre de Dongoï, le capitaine Philippe qui commandait à Tombouctou se hâta de prévenir le chef de bataillon Joffre, du génie, qui dirigeait une colonne sur la rive gauche du Niger entre Ségou et Tombouctou. On pouvait craindre en effet une révolte géné- rale de tout le pays environnant, et les ressources dont dispo- sait le capitaine Philippe étaient des plus précaires : les quel- ques tirailleurs (300 à peine) qui formaient la garnison avaient le moral très affecté et n'auraient peut-être pas opposé une grande résistance à l'ennemi.

Mais les Touareg se contentèrent de venir rôder par grou- pes nombreux jusqu'à toucher la ville, formant un cercle, apparaissant puis disparaissant devant nos troupes.

Le commandant Joffre était parti de Ségou le 26 décembre à la tête d'une forte colonne comprenant 400 combattants, 42 conducteurs et 662 auxiliaires (porteurs et domestiques.)

Le but de cette colonne était de se porter sur Tombouctou par la rive gauche du Niger pour achever la soumission du pays au Nord de Ségou.

La marche se poursuivit sans encombre jusqu'à Niafoun- ké, village situé à peu près à mi-chemin entre Ségou et Tombouctou. Les habitants qui venaient d'apprendre le mas- sacre de la colonne Bonnier reçurent les Français avec des

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dispositions visiblement hostiles. Le commandant Joffre, qui ne savait encore rien de notre récent désastre, n'en crut pas moins nécessaire de leur infliger une sévère leçon. Il mar- cha sur le village dont les habitants s'apprêtaient en même temps à nous combattre. Il eut à repousser une vigoureuse attaque de nos ennemis dont plusieurs vinrent se faire tuer jusqu'à deux mètres de nos lignes. Quelques feux de salve déterminèrent ensuite la déroute des assaillants.

Niafounké soumise, on reprit la marche sur Goundam. Bien qu'il ne sût encore rien de l'affaire désastreuse de' Don- goï, le commandant loffre n'avançait qu'avec la plus grande prudence. Il savait le pays infesté de Touareg et prenait les précautions les plus minutieuses pour éviter toute sur- prise.

« Pour être toujours prêts à combattre pendant la route, la colonne marche sur trois files d'un homme ou d'un cheval chacune. Les spahis fournissent les pointes d'avant-garde, et les flanqueurs sont toujours reliés au gros, à une distance de 100 à 300 mètres, suivant que le terrain est plus ou moins couvert.

« Le soir, on campe toujours en carré. La région par- courue contient en grande quantité des mimosas dont les bergers coupent les branches épineuses pour former les en- ceintes de leurs parcs à bestiaux. On trouve partout d'an- ciens parcs ainsi clôturés. Aussi dès qu'on arrive au campe- ment, peut-on en très peu de temps et sans fatigue entourer les faces d'une ligne d'abattis d'épines qui donne pendant la nuit une grande sécurité et inspire confiance aux tirailleurs.

(( La garde est assurée par de petits postes placés, suivant le terrain, à 100 ou 200 mètres en avant des abattis.

« Comme il faut compter avec les défaillances des tirail-

112 SÉNÉGAL ET SOUDAN FRANÇAIS.

leurs presque tous nouvellement enrôlés qui résistent diffi- cilement au sommeil, des patrouilles vont souvent visiter les petits postes et les sentinelles. Les officiers et les sous- . officiers européens se relèvent fréquemment pendant la nuit ^pour surveiller efficacement ce service de garde.

« Ces précautions minutieuses et assujettissantes ont paru indispensables. Elles ont permis d'éviter toute surprise. Deux fois entre Soumpi et Niodougou et à Mékoré les Toua- reg se sont approchés de notre campement pour tenter une attaque de nuit. Ils ont y renoncer devant la surveillance ■exercée par notre service de garde (1). »

Il est bien malheureux que le lieutenant-colonel Bonnier n'ait pas pris les mêmes précautions. Nous aurions eu un désastre de moins à déplorer.

Le commandant Joffre nous donne encore dans son rap- port de curieux détails sur la manière dont les Touareg combattent et se gardent.

« Des esclaves, armés de lances, cachés derrière des buis- sons, montant parfois sur des arbres pour bien voir de loin sont dispersés dans la brousse. Quelques-uns se font pren- dre. Malgré tout, les Touareg sont bien renseignés sur notre marche. Ceux-ci, redoutant la puissance de nos armes, ne nous attendront pas de jour et n'accepteront pas le com- bat face à face. Mais ils nous épieront, ils essaieront de nous prendre quelques soldats isolés ou par petits groupes trop éloignés de la colonne. Ils tenteront surtout de nous sur- prendre pendant la nuit, lorsqu'ils devineront des défaillances -dans notre service de garde.

(l) Opérations de la colonne Joffre avant et après l'occupation de Tom- èouctou, par le lieutenant-colonel Joâre.

SÉNÉGAL ET SOUDAN FRANÇAIS. 113

« Parfois plusieurs d'entre eux, montés sur des chameaux aux allures rapides se tiennent sur les points culminants d'où ils peuvent voir une grande étendue de terrain, nous voient par conséquent de très loin et vont ensuite porter leurs ren- seignements aux chefs. »

Le 26 janvier, la colonne arrive devant le marigot de Goun- dam qui a en cet endroit plus de 300 mètres de large. Le courant est rapide, et il est impossible de traverser à gué. Les Touareg sont rassemblés en masse sur la rive opposée et ont détruit toutes les pirogues. Une colonne légère com- posée de l'escadron de spanis et d'une demi-compagnie est envoyée sur le Niger pour se procurer les pirogues dont on a besoin. Elle revient le 31 et les préparatifs du passage commencent aussitôt.

« La vue de nos pirogues produit une grande émotion sur les Touareg. On entend une grande clameur s'élever de leurs campements. Ils se dirigent en masse sur l'isthme d'une presqu'île située en face de notre campement et qui est indiqué comme point de débarquement. Les deux canons de 80 et un peloton d'infanterie sont disposés sur notre rive et ouvrent le feu sur ces bandes qui perdent quelques hom- mes et ne tardent pas à se disperser. Pendant toute la nuit, les Touareg s'enfuient vers le Nord. »

Le l^"" février au matin, le passage commence et s'effectue sans encombre. La grande ville de Goundam se soumet aus- sitôt après:

C'est à Goundam que le commandant Joffre reçut la lettre du capitaine Philippe, l'informant de la mort du colonel Bonnier.

Le commandant se hâta vers Tombouctou.

8

114 SÉNÉGAL ET SOUDAN FRANÇAIS.

« Le 8 février au soir, la colonne arrive près de Tacoubâo, au lieu du combat du 15 janvier. La matinée du 9 est con- sacrée à la reconnaissance des corps que nous trouvons sur place; 11 officiers et 2 sous-officiers européens avaient dis- paru. Leurs corps sont tous retrouvés. Nous trouvons aussi les corps de 64 indigènes qui sont enterrés sur place.

« Les restes des Européens sont recueillis et transportés à Tombouctou pour y être inhumés » (1).

Enfin le 12 février à 1 heure, la colonne Joffre arrive à Tombouctou, n'ayant perdu que deux tirailleurs, morts de maladie, après une marche de 813 kilomètres en pays en- nemi ou inconnu.

VII.

En arrivant à Tombouctou le commandant Joffre trouva des instructions du gouvernement le rappelant à Kayes pour y diriger la construction du chemin de fer. Mais ces instruc- tions étaient antérieures à la nouvelle de la mort du colonel Bonnier, et le commiandant Joffre crut, avec raison^ devoir rester à Tombouctou, malgré les ordres reçus. 11 prit le commandement supérieur de la région, commandement qui lui fut confirmé quelques jours après par le gouver- neur du Soudan français.

Le commandant Joffre résolut d'abord de donner un peu de repos à ses troupes fatiguées par une si longue marche. Puis il fit construire, dans la partie sud de Tombouctou, un fort pouvant loger toutes les troupes, et auquel il donna le nom de fort Bonnier.

(1) Rapport du lieutenant-colonel Joffre.

SÉNÉGAL ET SOUDAN FRANÇAIS. 115

Un blockhaus fut construit également à Kabara, ce qui assurait nos communications entre Tombouctou et le Niger.

Le 8 mai, quand ces constructions furent suffisamment avancées, le commandant Joffre se crut en mesure de pren- dre l'offensive. Il envoya d'abord le capitaine Philippe occu- per l'importante ville de Goundam il éleva un fort.

De l'autre côté du fleuve, une colonne commandée par le capitaine Gautheron détruisit à Takayegourou un campement important de Touareg. Ceux-ci n'attendirent pas l'arrivée de nos troupes et prirent la fuite sous des feux de salve qui en abattirent un certain nombre. On trouva dans leurs tentes des objets ayant appartenu à des Européens, tels que lanter- ne, cafetière, etc. ce qui prouvait qu'ils avaient pris part à l'attaque dans laquelle avait péri le colonel Bonnier.

Mais il restait à châtier la tribu qui avait pris la plus grande part à cette attaque, celle des Tengueriguif, la plus redoutable de toutes les tribus Touareg des environs de Tombouctou.

Ce fut l'objet d'une colonne que le lieutenant-colonel Joffre, qui venait d'être promu au grade supérieur, dirigea lui- même dans la région de Goundam.

Le 22 et le 23 mars 1894, on rencontra les Touareg près de Dahouré. Ils ouvrirent le feu avec des fusils pris sur nous à Tacoubâo ; puis après s'être avancés lentement jus- qu'à 150 mètres de nos tirailleurs, ils s'élancèrent sur eux avec une grande vigueur. Tel était leur acharnement que quelques-uns d'entre eux vinrent tomber à moins de quinze mètres des nôtres. Des feux de salve bien dirigés finirent par les arrêter et les mettre en fuite. Ils laissèrent sur le terrain plus de 60 morts, sur lesquels on trouva un grand nombre d'armes et d'objets provenant du pillage de la co-

116 SÉNÉGAL ET SOUDAN FRANÇAIS.

lone Bonnier, entre autres des galons de lieutenant-colonel, une jumelle, une trousse de médecin.

Une seconde bande de Touareg fut surprise et mise en complète déroute à Sansam ; on lui tua environ 120 hommes.

Dans ces deux combats presque tous les chefs avaient été au nombre des tués, et la tribu des Tengueriguif pouvait être considérée comme anéantie.

La colonne Bonnier était vengée, et l'honneur du drapeau français lavé dans le sang de ses ennemis.

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CHAPITRE PREMIER.

I. Description ûu Dahomey. Population. II. Anciennes relations avec la France. Pillage de Porto-Novo. La mission Baj'ol III. Premières hostilités. Combat de Zoppo. IV. Attaque de Kotonou. Défense héroïque du colonel Terrillon. V. Combats de Godomey et d'Atclioupa. VI. Né- gociations. Traité du 30 octobre 1890.

I.

Le Dahomey occupe une portion de la côte du golfe de Bénin, entre les méridiens de O'' 30' Ouest et 20' Est et s'étend vers l'intérieur de l'Afrique jusqu'à une distance indétermi- née, au moins jusqu'à la ligne de partage du bassin du Niger et du bassin du golfe de Guinée.

La côte est basse et est bordée à l'intérieur de la- gunes marécageuses qu'une bande de terre plus ou moins large sépare de la mer.

Cette côte est complètement dénuée de ports ; les quel- ques rivières qui y débouchent dans la mer ne sont pas accessibles aux grands navires, leur embouchure étant obstruée par des bancs de sable et défendue par la terrible

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barre qui s'étend presque sans interruption sur toute la côte ouest d'Afrique. Cette barre est due au ressaut brusque du fond de la mer, qui s'élève subitement de plusieurs centaines de mètres, et forme comme une muraille sur laquelle la grande houle du large vient se briser avec furie. Il en ré- sulte une série de brisants s'étendant jusqu'à cinq cents mètres environ du rivage et au travers desquels les embar- cations ordinaires ne peuvent s'aventurer sans être chavirées et roulées. Les indigènes seuls osent s'y risquer avec leurs pirogues qu'ils manœuvrent avec une adresse et une audace incroyables, et leur dextérité est telle qu'il est relativement rare de les voir chavirer. C'est par ce moyen rudimentaire, mais le seul possible, que l'on a trafiqué avec les naturels de cette partie de l'Afrique jusqu'au jour le gouvernement français fit établir sur la plage de Kotonou un wharf en fer avec des pieux à vis enfoncés dans le sable et s'avançant au large jusqu'au delà de la zone des brisants. Ce wharf inau- guré, il y a seulement quelques années, permet d'accoster, sinon très commodément du moins plus sûrement qu'avec les anciennes pirogues et a constitué un progrès réel sur l'ancien état de choses.

L'intérieur du Dahomey est généralement plat, et même marécageux le long des lagunes et des rivières. Ce n'est qu'à partir de Cana, à plus de 100 kilomètres de la côte, que le sol se relève un peu; au delà d'Abomey on trouve quel- ques collines, derniers contreforts de la ligne du partage des eaux entre le golfe de Guinée et le bassin du Niger supérieur.

Un seul grand fleuve arrose le Dahomey, c'est l'Ouémé qui constitue une voie de pénétration sérieuse vers l'inté- rieur ; on verra plus loin le rôle important qu'a joué cette voie fluviale dans la campagne que nous nous proposons de

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raconter. Sa largeur varie entre 60 et 100 mètres, et on y trouve des profondeurs de 5 à 12 mètres. Elle ne débouche pas directement dans la mer, mais dans le canal Toché qui fait communiquer la lagune de Porto-Novo avec le lac Nokoué. Ce lac est constitué par une vaste dépression, de 2 mètres de profondeur environ, mesurant 16 kilomètres de long de l'Est à rOuest sur 10 de large du Nord au Sud; il est entouré d'une vaste bordure d'herbes noyées aux hautes eaux en arrière de laquelle s'étend une ligne de bois élevés. Il communique avec la mer par un canal long de quatre kilomètres, nommé le canal de Kotonou; mais le débouché de ce canal dans la mer est fréquemment obstrué par les sables et ne peut guère servir à la navigation.

La lagune de Porto-Novo qui communique,avons-nous dit, avec le lac Nokoué par le canal Toché, est un vaste bas- sin, qui s'étend parallèlement au rivage jusqu'à la grande rivière de Lagos. C'est par cette dernière que les navires un peu importants peuvent remonter dans la lagune de Por- to-Novo et de dans l'Ouémé. Malheureusement elle ne nous appartient pas; la rivière de Lagos et toute la lagune jus- qu'à Porto-Novo appartiennent aux Anglais !

Les villes principales du Dahomey sont, en allant de l'Ouest à l'Est sur la côte : Widah, Godomey, Kotonou, Porto- Novo (1).

Widah, autrefois le port principal du Dahomey, doit son existence à la traite des esclaves. C'était en effet le point les navires négriers venaient charger leur sinistre cargaison, et les rois du Dahomey conduisaient, pour les troquer, les

(Ij Nous ne comprenons pas dans cette ënumération Aghwey et Grancl- Popo, la France entretenait des postes longtemps avant la guerre du Da- homey .

m

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victimes des razzias qu'ils avaient faites parmi les peuplades voisines. Les négociants européens appartenant aux diffé- rentes nations y avaient construit trois forts, un français, un anglais, un portugais; les deux premiers étaient abandonnés et presque ruinés. Seuls les Portugais avaient jusqu'à ces dernières années conservé un petit détachement dans leur fort.

La ville, peuplée de 13,000 habitants environ, se divise en deux parties: Tune située sur le rivage, c'est Widah-plage, se trouvent les principaux comptoirs européens, l'autre à 3,500 mètres dans l'intérieur, c'est Widah-ville. Celle-ci n'est qu'un amas de cases malpropres, au milieu desquelles s'élè- vent quelques factoreries et l'ancien fort portugais.

Godomey se divise comme Widah en deux parties, Go- domey -plage, se trouve les comptoirs de quelques négo- ciants français et Godomey-ville, située à 7 ou 8 kilomètres au Nord non loin du lac Nokoué.

Kotonou est maintenant le point de transit principal pour les marchandises à destination de l'intérieur. C'est une ville moderne qui s'est groupée autour des factoreries européennes; elle s'élève à l'angle de la plage et de la lagune qui fait com- muniquer le lac Nokoué avec la mer, dans l'Ouest de la lagune. Les environs de Kotonou sont très boisés, sauf dans le Nord-Ouest s'étendent de vastes plantations de manioc. Au débouché du canal dans le lac, se trouve un important villa- ge indigène, bâti entièrement sur pilotis à 800 mètres de la terre ferme : c'est le village d'Awansouri.

La ville de Porto-Novo est une ville de 40,000 habitants bâtie sur la rive Nord de la lagune de ce nom. Elle est la capitale du royaume de Porto-Novo qui compte en- viron 300,000 habitants, et qui était autrefois plus ou moins

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vassal du Dahomey; il s'est mis depuis 1863 sous le protectorat de la France. Porto-Novo est un centre com- mercial important par lequel passent tous les produits à des- tination ou en provenance de l'intérieur. Les cases des noirs sont agglomérées sans ordre, les rues sont tortueuses et sa- les. On n'y remarque, en fait de monuments, que les facto- reries européennes, en briques, la mission catholique avec l'église et le palais du roi de Porto-Novo ou Bécon.

A l'intérieur du Dahomey, les deux villes principales sont Gana et Abomey.

Ganaest la ville sainte du Dahomey; elle renferme les tom- beaux des rois. Sa population est de 10,000 âmes. Elle s'é- lève au milieu d'un plateau légèrement incliné vers le Nord, et une route magnifique de trente mètres de large bor- dée d'arbres gigantesques la relie à la capitale.

Abomey, capitale du Dahomey, est une ville de 15,000 âmes qu'entourait autrefois une enceinte en terre d'une va- leur défensive des plus médiocres. Le palais du roi, seul monument digne d'attention, était un amalgame de cases et de cours jetées au milieu d'une enceinte de murs de trois kilomètres de contour. Cette enceinte était autrefois couron- née de crânes humains, hideuse parure dont on voit les restes dans les tiges de fer qui servaient à les accrocher.

Le Dahomey est habité par des populations appartenant à la race nègre la plus pure. Le nègre du Bénin, dit M. Nicolas, surtout celui de l'intérieur, représente l'un des plus beaux types de la race noire. Il a la taille assez élevée, les muscles saillants, le nez épaté, les lèvres fortes et les cheveux crépus. Sa figure indique la ruse et l'intelligence. Son ca- ractère est doux; il est facile à conduire et est naturellement obéissant ; mais il se change en mouton lorsqu'il est fanatisé

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par les sacrifices humains et les pratiques des féticheurs (1).

On évalue la population du Dahomey à 300 ou 400000 habitants, non compris le royaume de Porto-Novo.

La religion des Dahoméens est, comme celle de tous les peuples d'Afrique qui n'ont pas été convertis à l'islamisme ou au christianisme^ un fétichisme grossier aux pratiques grotesques et sanguinaires. Ils ont cependant la notion d'un esprit supérieur, véritable génie du bien qu'ils appellent le Seigneur des Esprits. Ils croient en outre à l'immortalité de l'âme et cette croyance est si bien ancrée chez eux que la mort ne leur inspire aucune frayeur, car elle est pour eux simplement le passage d'une vie transitoire de rêves à la vie réelle et permanente (2). C'est dans cette croyance si ferme qu'était le secret de la vaillance avec laquelle ils combat- taient et de la supériorité qu'ils s'étaient ainsi acquise sur toutes les peuplades voisines.

Outre le Seigneur des Esprits, les Dahoméens reconnais- sent un génie du mal, et c'est ce dernier surtout qu'ils ado- rent; car c'est le seul qu'ils craignent. Aussi peut-on dire que leur culte est réellement le culte du démon. Il n'y a pas long- temps que les sacrifices humains étaient encore en honneur parmi eux. Toutes les fêtes, toutes les cérémonies publiques étaient accompagnées du massacre de milliers de captifs ou d'esclaves. Les rires et les cris de joie de la multitude ac- compagnaient le râle des victimes : leur sang recueilli dans des calebasses servait à arroser quelque tombe de grand et leur corps était ensuite jeté en pâture aux vautours (3).

(1) V expédition du Dahomey, par Nicolas. (2; E. Reclus. (3) Nicolas.

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Les féticheurs sont les prêtres de cette religion atroce. Ce sont de véritables sorciers qui se prétendent en relation et qui le sont peut-être avec les esprits infernaux. La puis- sance occulte, simulée ou réelle, dont ils sont en possession, leur permet d'exercer une influence considérable non seule- ment sur le peuple, mais sur les grands et, autrefois, sur le roi lui-même.

Le roi du Dahomey exerçait un pouvoir absolu et tyranni- que. « Le souverain est un dieu, dit Elisée Reclus^ la vie et la fortune de ses sujets lui appartiennent sans restriction. Il est le maître de tous les vivants, l'héritier de tous les morts. » Ce pouvoir sans limites n'avait d'autre contrepoids que l'influ- ence, toute morale et religieuse, exercée par les féticheurs. Redouté de leurs sujets, les rois du Dahomey ne l'étaient pas moins de leurs voisins ; leur armée, fortement organisée, munie en partie d'armes de précision, était entre leurs mains un instrument redoutable, instrument de despotisme à l'inté- rieur, de conquêtes à l'extérieur. Les razzias de bétail et d'es- claves qu'ils faisaient au-delà de leurs frontières les avaient rendus la terreur des peuples voisins.

On remarquait particulièrement dans cette armée un corps d'amazones qui se distinguaient par leur courage. Devenues les compagnes de guerre des hommes , elles avaient l'amour- propre de les dépasser par leur acharnement et le mépris de la mort; souvent aussi elles les dépassaient en froide cruauté (1). Les amazones étaient recrutées soit parmi les petites filles faites prisonnières à la guerre et dont les parents avaient été massacrés ou vendus comme esclaves, soit parmi les propres sujets du roi ; chaque Dahoméen était en effet

(1) Reclus.

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tenu de présenter ses filles devant un espèce de conseil de révision ; celles qui étaient déclarées « bonnes pour le ser- vice » étaient incorporées dans l'armée (1).

Les amazones étaient vouées au célibat sous les peines les plus sévères ; par exception, cependant, le roi en donnait quelques-unes en mariage à ses soldats les plus méritants. Elles étaient divisées en trois brigades, dont une formait la garde du roi. Un missionnaire, au milieu de ce siècle, évaluait leur nombre à 6.000 ; mais il était tombé à environ 3.000 dans ces dernières années. En y ajoutant 7.000 ou 8.000 guerriers, on aura l'effectif normal de l'armée dahoméenne. Dans les derniers temps, Béhanzin dut porter cet effectif à un chiffre beaucoup plus considérable pour essayer d'arrêter la marche du corps expéditionnaire que la France envoyait contre lui. En tout cas, le courage indomptable de ces guerriers, leur fanatisme, leur mépris delà mort en faisaient des adversaires redoutables dont la ténacité héroïque de nos soldats pouvait seule venir à bout.

IL

Nos premières relations avec le Dahomey remontent à une époque très reculée : dès le dix-septième siècle, nos nationaux créèrent des comptoirs à Widah et y construi- sirent un fort nous entretînmes des troupes jusqu'à la fin du siècle dernier.

A cette époque, la garnison en fut retirée par suite des évé- nements qui bouleversaient l'Europe, mais notre pavillon n'en continua pas moins à flotter sur le fort de Widah,

(1) P. Ghautan.

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et sa garde fut confiée aux commerçants établis dans la ville. Pour mieux consacrer ses droits, le gouvernement français eut toujours soin, depuis 1841, de revêtir des fonctions con- sulaires l'un des commerçants qui résidaient à Widah.

Le juillet 1851, le gouvernement français signa avec le roi du Dahomey un traité qui assurait aux Français la liberté commerciale et la protection des autorités dahoméen- nes et qui consacrait en outre notre droit de propriété sur le fort de Widah.

Les choses en restèrent jusqu'en 1861. A cette époque les Anglais s'établirent à Lagos et ils cherchèrent ensuite à étendre leur domination sur le royaume de Porto-Novo. Le roi Soudji régnait alors sur ce territoire ; à la suite d'un bombardement violent que les Anglais firent subir à sa capi- tale, il réclama l'intervention de la France et se plaça sous sa protection (1863).

Peu après (1864) le roi du Dahomey, craignant sans doute les entreprises un peu brutales, comme nous venons de le voir, de la marine britannique, et voulant recourir lui aussi, le cas échéant, à notre protection, nous céda en toute propriété la plage de Kotonou. Cette cession fit Tobjet d'un traité en due forme qui fut signé, le 19 mai 1868, par les représentants de la France et du roi.

En 1818, à la suite d'un différend survenu entre le Daho- mey et l'Angleterre, différend qui se termina à l'amiable grâce à l'intervention des négociants français et des sacrifi- ces qu'ils s'imposèrent, un nouveau traité fut signé entre le capitaine de frégate Serval, chef d'état-major de l'amiral Allemand, représentant la France d'une part, et les représen- tants de Gléglé, roi du Dahomey, d'autre part, traité qui confirmait et précisait nos droits sur Kotonou, et imposait

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quelques autres obligations au Dahomey telle que celle de ne forcer dorénavant aucun sujet français à assister aux fêtes dahoméennes seraient faits des sacrifices humains.

En vertu de ces traités, le gouvernement français établit des agents à Kotonou et Porto-Novo, et installa une petite garnison dans le premier de ces deux postes (1885).

Jusque vers la fin de 1887 aucun incident notable ne vint troubler notre présence sur les bords du golfe de Bénin. A cette époque le roi Glégié fit écrire à notre résident à Porto- Novo qu'il refusait de reconnaître la validité du traité de 1878, qui cependant avait été fait en son propre nom, et il nous sommait d'avoir à renoncer non seulement à l'occupation de Kotonou, mais encore à notre protectorat sur le royaume de Porto-Novo.

Ces prétentions étaient tellement étranges que le gouver- nement français jugea inutile d'y répondre. Notre silence fut pris sans doute pour un acquiescement ou pour de la faiblesse, et ne fît qu'augmenter l'arrogance de Gléglé. En 1889 celui-ci, ayant à se plaindre de son cousin Toffa, roi de Porto-Novo qui, prétendait- il, avait molesté quelques-uns de ses sujets, envahit son territoire, pillant et incendiant les villages et opérant une razzia d'un millier d'hommes, de femmes et d'enfants dont les uns furent vendus à des étran- gers et les autres massacrés. Epouvanté de cette attaque et voyant que la France ne faisait rien pour le soutenir, le roi Toffa s'enfuit sur le territoire anglais de Lagos avec la plus grande partie de la population et tous les commerçants européens. L'armée dahoméenne pénétra alors sans trouver la moindre résistance dans la ville de Porto-Novo qu'elle incendia en partie et mit au pillage. Nous avions alors à Porto-Novo un petit poste composé de 27 tirailleurs sénéga-

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lais sous les ordres du capitaine Bertin. Cette garnison était trop faible pour arrêter l'ennemi. Elle ne put que défendre sa caserne et a^ista impuissante au pillage de la ville (28 mars 1889).

L'amiral Brown de Colstoun, qui commandait la division navale de TAtlantique Sud, prévenu de ces graves incidents, arriva peu après avec le croiseur Arèthuse, et, sur la demande pressante du capitaine Bertin et des commerçants de Porto- Novo, il mit à terre sa compagnie de débarquement sous le commandement du capitaine de frégate Thomas. On eut beaucoup de peine à rétablir le calme, et ce ne fut que très lentement que les fugitifs rentrèrent sur le territoire du protectorat.

Le gouvernement français, saisi de la gravité de la situa- tion, hésitait à entreprendre une expédition en règle à la- quelle il savait que le parlement était hostile. 11 pensa qu'une entente directe avec le roi du Dahomey était encore possible, et chargea M. Bayol, ancien médecin de la marine, lieutenant-gouverneur des Rivières du Sud, de demander au roi Gléglé des explications sur sa conduite. Pour mieux marquer le caractère tout pacifique de sa mission, M. Ba- yol était même chargé de lui porter des présents, ce qui était un excès de longanimité vraiment peu fait pour rehaus- ser notre prestige.

Le docteur Bayol se rendit à Abomey au mois de novem- bre 1889, accompagné d'un secrétaire et d'un agent consu- laire. Il fut reçu en grande pompe par Gléglé et il lui présenta ses cadeaux. Le farouche monarque les accepta, naturelle- ment, mais ne rabattit rien de ses prétentions. Pendant plu- sieurs semaines, il retint les membres de la mission en

9

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quelque sorte captifs à Abomey, ne voulant pas les laisser partir avant que le lieutenant-gouverneur eût signé la renon- ciation de la France à la possession de Kotonou et au pro- tectorat de Porto-Novo. Le docteur Bayol refusa tout d'abord. Son séjour à Abomey devint alors un véritable supplice. Sans le forcer précisément à assister aux sacrifices humains, on avait soin, chaque fois qu'il entrait au palais, de le faire passer au milieu des cadavres décapités et des tètes fraî- chement coupées. Un jour une large plaque de sang humain barrait l'entrée de la demeure royale. Notre représentant eut beaucoup de peine à l'éviter ; une autre fois on le faisait passer au milieu de quatre potences étaient suspendus, la tête en bas, des malheureux horriblement mutilés.

Ecœuré^ malade, M. Bayol consentit enfm à signer tout ce qu'on lui demandait et se hâta de s'échapper d'un pareil enfer.

Peu de temps après, le roi Gléglé mourut ( 28 décembre 1889 ) et son fils Béhanzin monta sur le trône.

Naturellement le gouvernement français- ne pouvait re- connaître aucune valeur à l'acte de rétrocession arraché par la menace à notre représentant. Sans se décider encore à porter la guerre sur le territoire dahoméen^ il réso- lut d'envoyer le plus vite possible des renforts dans nos possessions menacées. Les intentions du nouveau roi n'é- taient un secret pour personne. Fier de son armée, sûr de lui-même et confiant en ses forces, il n'avait pas caché à M. Bayol que dès qu'il arriverait au pouvoir, il nous chasse- rait du Dahomey et nous forcerait à évacuer Kotonou.

Béhanzin était un ]homme féroce, mais intelligent, d'un caractère énergique. Elevé en France, il n'avait retiré de

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l'éducation libérale que nous lui avions donnée que la haine de notre patrie et de notre civilisation.

Il commença la guerre par un guet-apens odieux. Il y avait dans la ville de Widah plusieurs Français, entre autres un missionnaire, le Père Dorgère, un agent consulaire, M. Bontemps et quelques représentants des maisons qui font le commerce avec la côte d'Afrique. On les attira au dehors de la maison ils résidaient, sous prétexte de leur donner communication d'une lettre du roi, on se jeta sur eux, on les enchaîna et on les entraîna à Abomey ils furent empri- sonnés et gardés comme otage (25 février 1890).

Des renforts furent dirigés en toute hâte vers nos posses- sions du golfe du Bénin. Le croiseur le Sané, commandant Léopold Fournier, alors en station à Libreville (Gabon) reçut l'ordre de se rendre immédiatement à Kotonou, en empor- tant tous les tirailleurs gabonais qui seraient disponibles. En même temps le transport VAriège embarquait à Dakar deux compagnies de tirailleurs sénégalais formant un total de 300 hommes environ^ et deux batteries de montagne. Ces diffé- rentes troupes arrivèrent dans le courant de février à Koto- nou, et portèrent l'effectif de nos forces présentes au Daho- mey à un total de 400 hommes de troupes régulières, aux- quels on pouvait adjoindre environ 500 hommes d'auxiliai- res de Porto-Novo. L'ensemble de ces forces fut mis sous le commandement du chef de bataillon Terriilon, de l'infan- terie de marine.

III.

Le commandant Terriilon débarqua le 10 février 1890 à Kotonou. Il s'entendit immédiatement avec le commandant

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Fournier pour mettre ea état de défense la place de Kotonou directement menacée par l'armée dahoméenne et pour en déblayer les abords.

Le 21 février, une reconnaissance comprenant presque toutes les troupes disponibles se dirige vers le village indi- gène de Kotonou, situé au bord de la lagune et à une petite distance au Nord de la plage. L'avant-garde ( lieute- nant Gompérat ) pénètre dans le village pour le traverser dans sa plus grande longueur pendant que le reste de la colonne s'échelonne au Nord-Ouest et à l'Ouest pour en garder toutes les issues.

L'avant-garde est accueillie par des coups de fusil et répond. Une fusillade assez vive s'engage ; puis le calme se rétablit. La marche en avant est reprise et la fusillade recommence aussitôt. Mais l'ennemi vivement poursuivi s'enfuit en traversant la lagune les hautes herbes qui entourent le village le dérobent à la vue des troupes en réserve.

Cet engagement nous coûte 4 blessés. Les Dahoméens laissent 15 cadavres sur le terrain de la lutte.

Le lendemain, on commence l'édification d'un fort destiné à protéger la place du côté du Nord.

Le 23 février, les Dahoméens tentent un retour offensif du côté de Godomey. A midi l'ennemi est signalé à 1200 mètres de nos avant-postes sur la lisière du bois. Le commandant Terrillon forme aussitôt deux colonnes qui s'avancent rapide- ment, protégées par le tir de l'artillerie. Un bois sépare les deux colonnes ; il est fouillé et les éclaireurs Dahoméens l'évacuent aussitôt. L'ennemi essaie de résister dans la plaine et les broussailles très épaisses de ce côté de Kotonou. Il est vigoureusement attaqué par des feux de salve exécu-

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tés avec calme entre 200 et 400 mètres et par quelques boîtes à mitraille. Il est accompagné dans sa retraite par le tir de l'infanterie et de l'artillerie et il disparaît dans les bois, laissant sur le terrain dix-sept cadavres, de nombreu- ses armes, des munitions et des vivres.

Cette affaire nous coûte trois blessés.

Le l^"" mars, le commandant Terrillon prit à son tour l'of- fensive et dirigea une colonne vers Zobbo, village situé au Nord de Kotonou, sur le bord du lac Nokoué. Les troupes s'embarquèrent à 4 heures 30 du matin et descendirent en pirogues la lagune qui relie Kotonou au lac.

Arrivés là, nos hommes durent traîner leurs pirogues sur la vase pendant une distance de plus de 1500 mètres, de sorte que le débarquement ne put commencer qu'à huit heures du matin.

Le village paraissait abandonné, mais à peine les premières troupes eurent-elles mis le pied sur la terre ferme qu'elles furent accueillies par une vive fusillade, partant des fourrés qui entourent Zobbo. Au bruit du combat, les tirailleurs sénégalais de la compagnie se jettent dans la vase, leurs officiers en tête, et viennent soutenir les auxiliaires qui paraissaient faiblir.

Ce fut alors une mêlée indescriptible ; on se bat un peu partout à la fois, car de tous côtés l'ennemi se montre achar- né. Le commandant Terrillon et son état-major sont entou- rés d'un groupe d'ennemis qui se rapprochent d'eux jus- qu'à dix pas ; ils sont obligés de mettre le revolver au poing et de faire le coup de feu pour se défendre.

Enfin, après quelques feux de salve, le commandant fait sonner la charge. Les tirailleurs sénégalais, enlevés par le capitaine Lemoine, s'élancent avec un entrain irrésistible, em-

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portent le village et poursuivent l'ennemi jusqu'à 600 mètres dans le Sud. Un marigot vaseux derrière lequel les Daho- méens se sont ralliés peut seul arrêter leur élan. Le combat recommence avec une nouvelle vivacité. Une pièce de canon est débarquée au prix d'efforts inouis et balaie la droite du village. En même temps la compagnie Septans va occuper les broussailles qui se trouvent à l'Ouest sur la route de Go- domey. Les trois pièces de 4 rayées de montagne, sous les ordres du sous-lieutenant Szymanski peuvent enfin être mises à terre.

« Alors commence un feu terrible de mousqueterie et d'ar- tillerie. A chaque instant des éclaircies se produisent dans les rangs des ennemis qui tombent en poussant des cris sauvages. La résistance ne tarde pas à être ébranlée. Peu à peu le feu diminue et l'on voit l'ennemi en fuite dans toutes les di- rections.

« A 10 heures, tout paraissait terminé. Nos soldats se pré- paraient à manger le repas froid qu'ils avaient apporté, et le commandant Terrillon, dont l'activité était incessante, recti- fiait la position des troupes, afin de faire face partout à la fois. L'ennemi crut le moment opportun pour faire un re- tour offensif sur les quatre côtés du carré formé par nos hommes,

« A peine les premiers coups de fusil étaient-ils tirés sur les avant-postes que nos soldats avaient déjà rompu les faisceaux et s'étaient rendus à leurs postes de combat. Les trois pièces d'artillerie qui, par mesure de précaution, avaient été reportées au sud du village, face à l'Ouest, couvrirent la position ennemie de projectiles, pendant que de tous côtés l'infanterie exécutait des feux de salve.

« Il était difficile, en raison de la nature du sol, d'évaluer

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les forces dahoméennes, mais l'intensité de leurs feux et la violence de leur attaque prouvaient qu'ils avaient rece- voir des renforts assez considérables que l'on pouvait éva- luer de 1000 à 1200 hommes dont la majeure partie était venue par la route de Godomey (1). »

Au bout d'une demi-heure d'une lutte très vive, nos troupes restèrent enfin maîtresses du terrain. Elles purent alors se reposer, terminer leur repas. A midi on commença le réembarquement de la colonne. Cette opération fut très pénible en raison de la difficulté d'accès créée par les maré- cages, mais elle s'effectua sans incident grave, sous la pro- tection de la compagnie Septans qui incendia le village en se retirant.

Les troupes étaient de retour à Kotonou à 5 heures du soir. Cette journée les Dahoméens avaient montré tant de ténacité nous coûtait seulement deux auxiliaires tués ou blessés. L'ennemi laissait sur le terrain quinze à vingt ca- davreS; de nombreuses armes, des fétiches et effets de toutes sortes. Mais comme le combat avait eu lieu dans un pays très difficile^ couvert de fourrés très épais les Dahoméens avaient attaqué en masses, il était certain que leurs pertes devaient être considérables. On sut plus tard par le rapport des espions qu'elles dépassaient trois cents morts (2).

IV.

Malgré ces échecs répétés, les Dahoméens n'avaient pas re- noncé à l'espoir d'emporter de vive force nos établissements

(1) Nicolas. L'expédition du Dahomey en 1890.

(2) Rapport du Commandant Terrillon.

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de Kotonou. Les reconnaissances précédentes avaient montré que nos adversaires occupaient en grandes masses les abords de nos postes. Ils recevaient tous les jours des renforts qui leur permettaient de resserrer de plus en plus leur blocus. Ils se tenaient dans les environs, cachés dans les villages, dans les broussailles, n'attendant qu'une occasion favorable pour se jeter sur nous.

Le 3 mars au soir, le commandant Terrillon, prévenu par ses espions qu'une attaque était imminente, prit ses disposi- tions de combat. Les auxiliaires de la compagnie mixte chez lesquels le capitaine Septans avait cru remarquer des symptô- mes de découragement et de lâcheté furent désarmés, car dans un combat de nuit ces auxiliaires ne pouvaient que nuire en jetant la panique parmi leurs camarades. Les avant-postes reçurent l'ordre d'exercer une surveillance toute particu- lière. En raison de la nature du terrain très boisé et de la ma- nière de combattre de nos ennemis qui s'avançaient en rampant et en se dissimulant avec beaucoup d'adresse, on avait renon- cé à l'emploi des sentinelles qui pouvaient être enlevées trop facilement; tous les hommes veillaient ensemble par bordées de la façon suivante : de 7 heures du soir à 10 heures, un tiers de l'effectif était debout ; de 10 heures à une heure du matin, un autre tiers; de 1 heure à 4 heures, le troisième tiers. A 4 heures tout le monde devait être à son poste, prêt à faire feu.

cf Cette nuit du 3 au 4 mars fut marquée par un orage épouvantable. Les coups de tonnerre succédaient aux éclairs et répercutaient leurs grondements sinistres dans les bois. De tous côtés les cimes des arbres ployaient sous l'effort de la tempête, avec des craquements plaintifs auxquels venait se mêler de temps à autre le bruit sourd de lourdes branches

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se déchirant pour s'abattre sur le sol. Toute la nuit, l'hori- zon fut en feu, et ce n'est que vers 4 heures du matin que le vent s'apaisa et que le ciel fut moins chargé. La lune se montra alors au milieu de gros nuages qui filaient avec rapi- dité, la couvrant et la découvrant tour à tour (1). »

Les Dahoméens avaient profité du bruit de l'orage et des ténèbres de la nuit pour se rapprocher de nos lignes. Cachés dans les broussailles, ils attendaient le coucher de la lune pour s'élancer à l'attaque.

A 4 heures 45, la tornade s'était apaisée, et la lune dispa- raissait à l'horizon au milieu des nuages, lorsque le lieute- nant Gompérat, qui était de garde avec une section de la compagnie gabonaise dans le fort de la lagune, entendit un bruit étrange qui paraissait se rapprocher de lui.

Il prévient ses hommes à voix basse^ prête l'oreille et essaie de voir. Mais l'obscurité était trop profonde.

Tout à coup les grelots des féticheurs se font entendre et l'ennemi se dresse en masse à dix pas des remparts.

Le premier feu de s^lve qui commençait cette lutte héroï- que est aussitôt commandé d'une voix vibrante et exécuté avec calme par nos braves Gabonais. Le canon de 4 rayé envoie en même temps sa première volée de mitraille.

Le commandant Terrillon sortait alors pour aller visiter ses avant-postes. Il fait aussitôt au Sané le signal du com- bat, et la grosse artillerie du croiseur mêle bientôt sa voix puissante aux décharges de mousqueterie de la plage ; ses boulets et ses hotchkiss fouillent les bois qui sont à l'Ouest dans lesquels les Dahoméens paraissaient s'être concentrés.

En même temps, la compagnie de tirailleurs sénéga-

,(1) Nicolas. L'expédition du Dahomey en 1890.

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lais, capitaine Pansier, part au pas de course pour soutenir notre droite, tandis que la 2^ (capitaine Lemoine), se dirige sur la gore (1) la fusillade venait également d'éclater.

Les Dahoméens avaient formé deux colonnes ; celle de gauche comprenant un régiment d'amazones et huit cents à mille guerriers avait commencé l'attaque ; celle de droite (mille à douze cents hommes) s'était vue retarder dans sa traversée du bois épais du télégraphe et n'avait pu attaquer que quelques instants après.

Au centre le terrain était découvert, et il n'y avait pas un seul ennemi. Le capitaine Oudard, qui était posté en cet endroit avec ses hommes, entendait à sa droite et à sa gauche une lutte acharnée, mais tout en frémissant d'impa- tience, il dut rester l'arme au pied jusqu'au lever du jour. Ses ordres étaient formels : il ne devait^ pour aucune raison, abandonner son poste par l'ennemi aurait pu faire irrup- tion et couper en deux notre ligne de combat.

A droite, l'attaque est terrible. L'ennemi tourne le bas- tion, et l'entoure de tous côtés ; les guerriers dahoméens et les amazones s'engagent sur les remparts, écartent les palanques et, à travers les interstices, engagent les canons de leurs fusils pour tirer plus sûrement.

Quelques-uns se hissent sur le sommet des palanques. Il faut les tuer à coups de baïonnettes, et leurs